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dimanche 31 mai 2015

Moyen-Orient, le guêpier

Ce guêpier meurtrier résulte de la combinaison de trois phénomènes qui se combinent pour mettre cette région à feu et à sang. Au-delà de l’écume médiatique qui en présente les soubresauts sous la forme d’une guerre de religions disloquant les sociétés, provoquant les déplacements et l’exil de populations entières, les lames de fond de ce déchaînement sont bien :
1 – l’invasion de l’armée états-unienne en Irak qui, après la défaite de Saddam Hussein et la destruction de l’appareil administratif et militaire du parti Baath, prétendit installer un clan chiite à sa dévotion. L’éclatement du pays entre les Kurdes au Nord et les Sunnites déchus et réprimés par le clan chiite au pouvoir, fut la résultante de l’aveuglement bushien. Pire, le pouvoir à Bagdad, et son armée entretenue à coups de millions de dollars, et donc corrompue, s’est très vite révélé incapable de faire face à l’avancée de l’État Islamique et a poursuivi son rapprochement avec l’Iran. C’est, qu’entre temps, Obama succédant à Bush qui avait mené une guerre de plus en plus impopulaire contre Al Qaïda en Irak et autres rebelles sunnites, avait décidé de rapatrier, pour l’essentiel, les troupes US, tout en apportant un « surge » (des renforts) en Afghanistan afin de soutenir l’homme de paille en difficultés que l’impérialisme américain avait placé à la tête de ce pays. En Irak et plus généralement au Moyen-Orient, le chef de la Maison Blanche se promettait de « diriger de l’arrière », refusait de s’engager directement en Syrie ; lorsque la déferlante de l’État Islamique prit Mossoul et menaça Bagdad les bombardiers US entrèrent en action, y compris en Syrie, aidés qu’ils furent par quelques Rafale « hollandistes ». La « France » s’engageait dans ce guêpier dont elle croyait être sortie après l’intervention en Libye, alors même que ce pays devenu ingouvernable après l’élimination du dictateur Kadhafi, propageait le terrorisme « islamiste » jusqu’au cœur de l’Afrique…
2 – La grande révolte arabe contre les tyrans en Tunisie d’abord, puis en Égypte, au Yémen, au Bahreïn, en Syrie, et son écrasement contre-révolutionnaire firent surgir l’improbable coalition entre l’Égypte du nouveau dictateur Al Sissi, l’Arabie Saoudite, les pétromonarchies des pays du Golfe y compris le Qatar, et la Turquie d’Erdogan qui avaient soutenu les Frères Musulmans. La contre-révolution se devait d’être menée à son terme, notamment au Yémen où les Chiites rejoignant l’insurrection de la jeunesse mettaient à mal la restauration d’un pouvoir pro-saoudien aux abois… Pas question pour le nouveau roi d’Arabie de laisser l’influence iranienne s’introduire au sud du royaume sunnite.
3 – La révolte d’abord pacifique en Syrie, puis sa répression féroce par le boucher Bachar Al Assad, décidé à rester coûte que coûte au pouvoir d’autant qu’il avait le soutien d’ l’Iran et de la Russie, modifia la nature de cette guerre civile. L’intervention des différents acteurs extérieurs la transforma, en effet, en guerre par procuration dans laquelle s’affrontent, en arrière-plan, les pays « sunnites », les pays occidentaux, contre l’Iran et la Russie. Dans cette confrontation « policée » dans laquelle les grandes puissances jouaient les médiateurs à Genève, tout en fournissant des armes aux belligérants, s’est glissé l’État Islamique, protagoniste que les belligérants s’acharnent à réduire car il complique le dépeçage à venir de la Syrie à l’Irak, voire au-delà…
Les révélations du Spiegel sur la nature de l’EI-Daech suite à la capture de documents, incitent à tempérer la vision dominante d’une guerre de religion au sein des pays islamistes. Elles permettent d’entrevoir la réelle fragilité des régions qui manipulent l’islam, tentent de maintenir une légitimité et une influence mises à mal par la fusion des trois phénomènes évoqués ci-dessus. Au-delà de l’interprétation réductrice « terroriste-islamiste » dominante, ce sont en fait des régimes et des forces nationalistes qui s’affrontent, tout en s’arcboutant sur les parrains occidentaux et russes, l’islam dans ses différentes versions étant la seule justification idéologique leur permettant de mobiliser les peuples les uns contre les autres, y compris dans la composante sunnite de l’Irak.
L’État islamique, bâtard monstrueux du nationalisme Baath irakien
L’Irak, apparemment conquis et soumis par les États-Unis, est en voie de démantèlement. La « destruction créatrice » d’un nouvel ordre bushien néo-conservateur a fait surgir la virulence des nationalismes concurrents : Kurdes au nord, « Chiites » et « Sunnites ». Ce processus de fragmentation de clans rivaux, que tentent de contenir les USA, poursuit sa progression souterraine et chaotique. Ce que révèle Christopher Reuter du Spiegel, outre la nature « surprenante » de l’EI, c’est que la « victoire » de l’invasion américaine est un échec patent : le nationalisme du Baath n’a pas été terrassé.
L’élimination d’un ex-colonel des services secrets de Saddam Hussein, la récupération des documents que détenait cet architecte de  l’État Islamique en Irak et au Levant (EIIL) mettent en lumière le plan de construction de cette organisation encadrée par des ex-officiers du Baath irakien. On supposait déjà derrière la couverture moyenâgeuse d’un islam archaïque que ceux-ci y jouaient un rôle d’encadrement. En fait, ils en sont les machiavéliques maîtres d’œuvre.
Tout s’est joué, d’abord, dans le creuset de l’Afghanistan, suscitant l’apparition sanglante d’Al Qaïda en Irak, financée entre autres par le trafic de drogue. Et la collaboration s’est installée entre cette organisation terroriste, (affaiblie par les coups de boutoir infligés par l’armée états-unienne) et les professionnels de la guerre et du renseignement, issus de l’armée de Saddam Hussein, et ce, y compris dans les geôles américaines. Fut mise au point pour suppléer à l’amateurisme meurtrier d’Al Qaïda, une organisation clandestine structurée d’espionnage, les rapts permettant d’accumuler armes et dollars. Une partie à trois bandes s’est dès lors instaurée avec les services secrets syriens qui facilitèrent le transfert de milliers de « djihadistes » en provenance d’Arabie Saoudite, de Tunisie, de Libye vers « Al Qaïda réorganisée »  en Irak. Pour Bachar Al Assad, il s’agissait de rendre la vie infernale aux soldats américains, tout en conservant ainsi un masque anti-impérialiste de circonstance légitimant son fragile pouvoir tyrannique. Quant aux officiers de l’ex parti Baath irakien, leur seule ressource idéologique de mobilisation résidait dans la manipulation de l’islam en direction des sunnites irakiens, exclus du pouvoir, réprimés par le pouvoir chiite à Bagdad. Dans leur concurrence avec les autres groupes islamistes de Syrie, ils recoururent à un maquillage fanatique de surenchère et de terreur. A cet effet, ils créèrent des centres de prédication, apparemment anodins, prônant la charia et une bigoterie leur permettant d’infiltrer, d’espionner, de surveiller, de recruter et de s’assujettir, y compris par des alliances matrimoniales, chefs de tribus et clans familiaux, tout en répartissant de nombreuses caches d’armes.
L’opportunité d’une action de plus grande envergure leur fut offerte par la guerre civile armée en Syrie et la prise de pouvoir, par les rebelles, de la ville de Rakka. Dans un premier temps, en mars 2013, ils laissèrent les « citoyens » anti-Bachar Al Assad installer le nouveau conseil de la ville, comprenant des médecins, des avocats, des journalistes. Puis, fortes de leur service d’espionnage, sortant armées de la clandestinité, « les brigades du prophète » liquidèrent tous leurs opposants réels ou supposés. Maîtres de Rakka, leur quartier général, ils étendirent leur influence sans rencontrer de véritable résistance des autres forces rebelles. Mais, en décembre 2013, la mise à mort d’un de leurs chefs des plus appréciés, précédée de séances de tortures, amena les brigades rebelles à faire front, en ordre dispersé, contre l’État Islamique en gestation. D’autant qu’en 2014, un pacte est conclu entre Bachar Al Assad et l’EI : l’armée syrienne ne bombarde pas l’EI, qui, elle-même, ne tire pas sur l’armée syrienne.
En fait, tout change après l’offensive de l’EI en Irak et la prise de Mossoul (2ème ville d’Irak) et de son gigantesque arsenal sophistiqué, y compris des tanks. L’instauration d’un califat de l’Irak et du Levant défie tant Bachar Al Assa que la théocratie d’Arabie Saoudite. L’EI attaque la division 17 de l’armée syrienne, la détruit et massacre tous les soldats prisonniers. Conjuguant calcul stratégique et foi fanatique, elle déporte, tue, chasse tous les individus et groupes hostiles, s’en prenant ainsi aux minorités chrétiennes, aux Yézidis, aux Druzes, Chiites et autres Alaouites. Il s’agit de dominer et de contrôler sans contestation possible les populations d’obédience sunnite. La progression de l’EI est certes stoppée en Syrie par la détermination héroïque des combattants kurdes du PYD, branche syrienne du PKK et, en Irak, par les peshmergas kurdes. Ailleurs, la combativité des milices pro-iraniennes, encadrées par des « gardiens de la révolution » envoyés par Téhéran, tente de compenser la déroute de l’armée irakienne… entraînée par des conseillers américains mais gangrenée par la corruption. Sa pugnacité est une denrée si rare qu’elle préfère la fuite avant de combattre, laissant sur place un important arsenal. Et l’EI, malgré quelques revers et les bombardements US qu’elle subit, continue sa progression ; les régimes sunnites s’en alarment, et tout particulièrement l’Arabie Saoudite, qui se prétend la seule puissance légitime de l’islam et voit affluer sur le champ de bataille irakien des candidats au djihad en provenance de nombreux pays.
En effet, pour contourner la difficulté de recruter des Syriens attachés à leur coin de terre, pour accroître leur mobilité, les chefs de l’armée terroriste de Daech, forte de la légitimité du califat auto-proclamé, ont décidé de rassembler tous les candidats au « djihad » venus de l’étranger, Saoudiens, Tunisiens, Libyens, Européens… qui, solidement encadrés par des Tchétchènes et Ouzbeks aguerris, leur permettent une grande mobilité. En fait, cette stratégie pensée dès 2012 a vu naître des camps militaires regroupant ces « volontaires » instrumentalisés par voie d’internet qui furent disciplinés et fanatisés au point d’obtenir d’eux une loyauté absolue. La dangerosité de ce nouveau nationalisme masqué sous les oripeaux du djihad est apparue aux émissaires d’Al Qaïda historique, qui tentèrent une médiation-coordination avec l’EI. Reçus par des ex-officiers de Saddam Hussein, ils eurent ce jugement sans appel : « Ces fallacieux serpents vont trahir le djihad ».
La nouvelle avancée, jusqu’à la prise de Ramadi, au sud de l’Irak, et de Palmyre en Syrie, démontre, s’il en est besoin, les capacités de l’EI à déstabiliser ce guêpier dans lequel se sont fourvoyés les soutiens occidentaux et russes. Les forces de Bachar Al Assad ne se maintiennent que grâce aux milices libanaises du Hezbollah, tout en étant profondément affectées par un épuisement généralisé. Le régime syrien, objet d’épurations sordides, tente vainement de se présenter comme le seul rempart aux terroristes vis-à-vis des Occidentaux mais il se heurte à l’Arabie Saoudite et ses alliés, y compris la Turquie, laquelle avait joué un jeu des plus troubles favorisant les recrutements au profit notamment de Daech pour contrer les Kurdes syriens. Une coalition improbable s’est instaurée entre régimes concurrents. La donne a récemment évolué. Les intenses bombardements américains pour entamer l’EI ne suffisent pas pour bloquer sa progression, ni commencer la reconquête des territoires occupés. Le Yémen, malgré la tentative de Ryad de réconciliation pour maintenir son hégémonie sur ce pays, est loin d’être assujetti ; enfin en Arabie Saoudite, après la mort du roi, le nouveau pouvoir théocratique s’est durci jusqu’à faire surgir de son apparente indolence, la face agressive de la reconquête de son influence désormais fracturée. Le nouveau roi a pris conscience, depuis la décision de non-intervention d’Obama en Syrie et de sa volonté de réguler ses relations avec l’Iran, avec la percée de Daech et celle des Houthis au Yémen, que son assise pouvait être ébranlée dans ses fondements théologiques et dans son emprise régionale.
L’Arabie Saoudite, un colosse aux pieds d’argile
Les cliques familiales de parvenus, d’archaïques féodaux qui règnent sur l’Arabie Saoudite que cimente une interprétation des plus réactionnaires de l’islam, le wahhabisme, ont pu se maintenir jusqu’ici grâce au soutien sans faille des États-Unis et aux pétrodollars dont elles se gavent. Les méga-travaux sont comme l’emblème de leur mégalomanie qu’elles partagent avec les pétromonarchies du Golfe. L’avènement de l’islam chiite après la chute du Shah, les guerres américaines contre l’Irak de Saddam Hussein, et surtout, la mise à disposition des troupes US sur la terre sacrée de l’islam, ont fragilisé ce pouvoir. Puis les « printemps » arabes, soutenus par le Qatar, promouvant les Frères Musulmans, contestant la légitimité de ce pouvoir théocratique, ont provoqué d’autres lézardes.
Régnant sur une population de 28 millions d’habitants, dont 47% ont moins de 25 ans, le pouvoir vieillissant s’est mis à vaciller. Le taux de chômage des 25-35 ans dépasse les 30% et une forte minorité chiite, concentrée près des champs pétroliers, se trouve privée de nombreux « droits ». Pour contrer toute mobilisation dans le sillage des « printemps » arabes, le pouvoir n’a pas hésité, outre l’emploi de la police religieuse, à subventionner le désoeuvrement à hauteur de 130 millions de dollars en 2011, puis, à nouveau, en 2015 de 32 milliards (1).
Autre faiblesse, plus conjoncturelle, la chute du prix du baril de pétrole organisée pour contrer le pétrole US, issu de la fracturation du schiste. Elle a déjà occasionné une baisse de revenus pétroliers de 280 milliards de dollars. Certes, l’équilibre du budget de cette royauté théocratique est mis à mal, mais, comme l’a révélé le FMI rassurant, elle possède un matelas de réserves de 2 500 milliards de dollars (même si le prix du baril est à 60 dollars alors qu’il faudrait un prix à 90 dollars pour revenir à l’équilibre budgétaire) qui lui permet de voir venir…
Pour le moment, le plus grand danger se trouve ailleurs : au sein de cette nouvelle génération et des Chiites minoritaires. Ces derniers, qui ont subi déjà moult répressions, ont vu ce qu’il en coûtait aux Chiites majoritaires au Bahreïn, cette presqu’île où règnent en maîtres un seigneur sunnite et sa cour d’affidés. L’armée irakienne y est intervenue pour rétablir l’ordre et des milliers d’opposants furent emprisonnés, torturés sans coup férir, sans que cela n’émeuve outre mesure les régimes occidentaux dits partisans des Droits de l’Homme.
Quant à la nouvelle génération dont une fraction dispose de bourses bien garnies pour faire des études aux USA et en Europe (à l’instar de ceux qui ont provoqué, organisé l’attentat du 11 septembre), pourra-t-elle encore longtemps accepter son désoeuvrement ou la peine de mort infligée à coups de sabre en place publique, la condamnation à 1 000 coups de fouet pour blasphème, l’absence de « droits » pour les femmes… ? Jusqu’à présent, nombre de désoeuvrés, à la suite de Ben Laden, contestant sourdement l’immobilisme et l’alliance avec les États-Unis impies, encouragés, « instruits », financés par nombre de cheiks religieux, se sont lancés dans l’arène du djihad international. Ils prétendaient, ici et ailleurs, que l’on pouvait revenir à un prétendu rigorisme original de l’islam en visant son extension. Le ministère de l’intérieur a récemment avoué que 2 300 Saoudiens étaient présents rien qu’en Syrie. L’avancée de l’EI l’inquiétant, il s’est promis de ramener au bercail ces « égarés » qui s’y sont enrôlés, en puisant… aux sources du wahhabisme : « L’islam interdit la rébellion contre le souverain légitime », en l’occurrence, le roi d’Arabie Saoudite. Mais le message est difficilement audible : revenez, votre réintégration possible commencera par un emprisonnement de 3 ans.
A la mort du roi, pleuré par les dirigeants occidentaux… Salman, face aux différents clans familiaux, y compris les Saoud, s’impose comme successeur. Il s’entoure d’une camarilla de jeunes prêts à en découdre. Il a le soutien des religieux et des plus réactionnaires. Les bourses d’études pour l’étranger sont supprimées, la police des mœurs plus active, même les diplomates occidentaux qui résident dans ce pays s’en plaignent : les soirées culturelles les plus inoffensives sont interdites.
Le nouveau pouvoir est décidé à agir plus directement en Syrie et au Yémen pour restaurer son influence. En Syrie, il est déterminé à hâter le départ de Bachar Al Assad et à contenir l’influence de l’EI. A cet effet, un pacte est conclu entre le Royaume, le Qatar et la Turquie sous l’impulsion de Salam afin de résorber le fractionnement des rebelles, entretenu par la fourniture d’armes et de dollars par les différentes puissances régionales sunnites. La coordination s’impose, la fusion des groupes rebelles est requise, c’est la condition de l’aide accrue, y compris d’armes antichars. D’ailleurs, les conditions sont favorables sur le terrain : le 15 décembre 2014, Al Nosra et Ahrar Al Cham ont uni leurs efforts pour s’emparer d’une base militaire au nord de la Syrie et, à Alep, un groupe proche des Frères musulmans a cassé l’offensive de l’armée légaliste. La fusion des groupes djihadistes, salafistes et modérés s’opère, c’est « l’armée de la reconquête ». Elle s’empare de la province d’Idled au nord le 25 avril et menace le port de Lattaquié dont elle n’est plus qu’à 40 kms. Cette ville portuaire, bastion du régime, est également le point de départ des sources de ravitaillement pour Damas, tant en produits alimentaires qu’en armes. Ne resterait plus, si les rebelles s’en emparaient, que Tartous où est stationnée la base navale et militaire russe… Comment vont réagir la Russie et l’Iran ? Et l’État Islamique à Palmyre menace Damas. Des guerres dans la guerre sont en gestation.
Au Yémen, le remplacement du dictateur Saleh, chassé par la grande révolte n’a rien changé. L’intronisation du président Hadi, sous l’égide de l’Arabie Saoudite et avec le soutien des États-Unis, est un fiasco. Ce scénario s’est heurté à l’influence des Houthistes, ces Chiites du nord du Yémen. Ils ont prêté main forte à la jeunesse du « printemps yéménite » et accru leur influence. Armés et aguerris par les différentes répressions qu’ils ont subies sans jamais se soumettre, ils ont pris le pouvoir à Sanaa, la capitale. Puis, ils ont déferlé vers Aden au Sud. Le Président Hadi qui s’y était réfugié a été exfiltré en Arabie Saoudite, qui prétend ramener ce fuyard « légitime » à Sanaa. Ce ne sera guère une promenade de santé : les Houthistes bénéficient de ralliements de l’armée et du parti de l’ancien président et, qui plus est, sont déterminés à mener une longue guerre d’usure.
A Ryad, le nouveau roi a suscité une large coalition autour de l’Arabie Saoudite comprenant les pays du Golfe, l’Égypte d’Al Sissi, le dictateur pire que Moubarak, et même le Pakistan. Ils se sont engagés dans l’opération « Tempête décisive » rebaptisée quelques semaines plus tard en « Redonner l’espoir » !!! Pendant un mois, des bombardements massifs se sont succédé. Le 3 mai, Human Rights Watch a dénoncé l’utilisation d’armes américaines dites de « sous-munitions » qui tuent et mutilent en grand nombre. Action contre la faim, une autre ONG qui à la différence de pratiquement tous les diplomates est restée sur place pour aider les populations civiles accuse : « la France soutient la coalition armée menée par l’Arabie Saoudite » et « donc les violations du droit international humanitaire ». Depuis le 26 mars, 1 400 morts dont 823 civils ont été dénombrés. Mais l’armée houthiste est loin d’être stoppée et encore moins désarticulée. Quant à Al Qaïda au Yémen qu’elle combat, cette organisation terroriste s’est emparée de la ville portuaire de Al Mukalla, située sur la mer d’Oman.
Dans ce pays surarmé des guerres dans la guerre se poursuivent à laquelle s’ajouterait une invasion de l’armée de la coalition. Une tête de pont, pour des initiatives de plus grande ampleur, a assuré le débarquement de troupes terrestres. Une conquête au sol serait des plus meurtrières. Mais si le nationalisme sunnite en Arabie Saoudite se déchaîne afin d’assurer la cohésion de la population contre les mécréants, le pouvoir hésite. Une défaite serait catastrophique pour la monarchie théocratique. Elle en appelle, par conséquent, aux puissances occidentales tout particulièrement à Obama et à Hollande…
Reste, dans ces conditions, à appréhender la ou les stratégies occidentales vis-à-vis de cet imbroglio. Ce sera l’objet d’un prochain article.
L’objet de ce qui précède tente de montrer que, derrière les masques concurrents des différentes facettes de l’islam se cachent les ambitions nationales meurtrières de puissances régionales dont la fragilité a été mise en lumière par les printemps arabes. Ces sous-impérialismes régionaux ne sont sur le devant de la scène que parce que « l’empire US » est lui-même sur le déclin. Frappé par la crise de 2007-2008, ne parvenant pas à maîtriser des processus qui lui échappent et dont il est largement responsable, il prétend s’en désembourber afin de « pivoter » vers l’Asie pour l’accaparement de marchés lucratifs où il se heurte à la concurrence de la Chine, désormais 2ème puissance mondiale. Il n’en demeure pas moins que ces guerres qui s’étendent, si elles profitent à l’industrie de la mort et aux marchands d’armes occidentaux, pourraient bien à terme faire flamber le prix du pétrole et affecter, pour le moins, les économies européennes. Enfin, si la grande révolte arabe contre les tyrans a été matée, détournée (Tunisie) ou dévoyée par les fanatismes religieux, ses aspirations demeurent comme autant de terreaux de contestation sociale : l’absence de liberté, la pauvreté, la précarisation caractérisant ces sociétés.
Gérard Deneux, le 25 mai 2015

  1. Le régime algérien a agi de la même manière sans pour autant déployer les mêmes moyens financiers

Prochain article : Les stratégies états-uniennes vis-à-vis de la balkanisation du Moyen-Orient et le VRP Hollande