Rouges de colère car les classes populaires ne doivent pas payer la crise du capitalisme.



Verts de rage contre le productivisme qui détruit l’Homme et la planète.



Noirs d’espoir pour une société de justice sociale et d’égalité


dimanche 26 septembre 2021

 

Nous avons vu et entendu sur youtube

Dans l’émission Comprendre le monde, le 22.09.2021

 

Pourquoi les Occidentaux perdent-ils les guerres ?

avec Gérard Chaliand, géo-stratège, spécialiste des conflits armés et Pascal Boniface

 

Les guerres prolongées comme celle du Vietnam ou de l’Afghanistan ne sont pas gagnables, affirme Gérard Chaliand. Pourquoi ? Les erreurs politiques sont nombreuses comme celle de croire que, par la guerre et la violence, on va créer une nation et imposer des « valeurs démocratiques ». En fait, les Occidentaux appuient des régimes impopulaires et corrompus et, de libérateurs, ils passent très vite pour des occupants. Par ailleurs, il y a une connaissance du terrain culturel et humain égale à zéro et c’est très grave ; si les Occidentaux gagnaient les guerres pendant la période coloniale c’est qu’ils étaient présents dans les pays occupés, les militaires britanniques, par exemple en Inde, restaient 10 ans, se mêlant à la population, totalement immergés dans le pays.  Aujourd’hui, un militaire français reste 4 mois en poste, un étatsunien reste un an. La rotation est telle qu’elle ne permet aucune connaissance du territoire et de ses habitants. Enfin, les Occidentaux ne supportent plus les pertes humaines, les arrières sont devenus plus fragiles que les combattants. Reste enfin la « croyance » de la supériorité militaire. Que penser, dès lors, de la présence française au Sahel, par exemple ?  GD

 

Sous-marins australiens :

une brouille durable entre Paris et Washington ?

 

avec Pascal Boniface, le 20.09.2021

Comment la France va-t-elle sortir de la claque magistrale que vient de lui infliger l’Australie (alliée aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne) en annulant le contrat de vente de 12 sous-marins conventionnels au profit des Etats-Unis qui vont lui vendre des sous-marins à propulsion nucléaire ? L’Australie sera-t-elle gagnante ? Elle risque de récupérer une portion congrue de cet arrangement, par ailleurs elle va devoir payer des indemnités à la France. Johnson triomphe à court terme, prouvant qu’il peut, même hors de l’UE, traiter avec des partenaires comme les Etats-Unis. Les USA, quant à eux, sont dans la surenchère, ne supportant pas d’être dépassés par la Chine et veulent renforcer leur présence dans la zone indo-pacifique. Le défi pour la France, c’est soit de passer l’éponge, soit de considérer  cette situation inacceptable, face à un Biden qui prône la concertation suite aux alliances mises à mal par son prédécesseur (l’OTAN par ex.) et qui, en pratique, décide unilatéralement. Il faut donc sortir de l’idée que les Américains nous protègeraient et que Biden serait plus multilatéraliste que Trump. GD         

 

 

Le mouvement anti-pass. Qu’en penser ?

 

Pour caractériser ce mouvement, il convient de le comparer avec ce qu’il n’est pas, tout particulièrement avec les Gilets Jaunes qui ont vu se dresser salariés, retraités, « petites gens », à la périphérie des grandes villes, refusant l’augmentation du prix de l’essence. Au-delà de cette revendication sociale et de la volonté de s’en prendre à Macron, les débats qui ont animé ce mouvement et sa détermination ont permis une politisation des participants et leur organisation dans l’Assemblée des Assemblées.

 

Les mots d’ordre principaux, lors de l’apogée de ce mouvement, réclamaient la justice sociale, fiscale et environnementale.  Manifester sans autorisation dans les « beaux » quartiers, faire la jonction avec ceux qui demandaient l’abolition de la loi Travail puis avec ceux qui dénonçaient le racisme, tendent à prouver que ce mouvement avait un caractère antisystème prononcé.

 

Si le mouvement anti-passe est également spontané, il se caractérise, surtout, par le rejet des mesures autoritaristes du gouvernement. C’est le pass de trop après la gestion catastrophique de la pandémie, les mensonges et contradictions des gouvernants.

 

Cette mobilisation, en plein été, dotée d’une dynamique inédite, est le signe de l’entrée en mouvement de nouvelles couches sociales, de primo-manifestants. Il reste toutefois très hétérogène : on trouve parmi eux des salariés du secteur hospitalier, des pompiers, des commerçants, des Gilets Jaunes, des membres de la Gauche radicale et surtout une infiltration de groupes d’extrême-droite. Elle est rendue possible par le mot d’ordre dominant : « liberté, liberté » et la quasi-absence d’autres revendications, Pour l’essentiel, ce mouvement reste indifférent aux lois liberticides à caractère collectif, mise à part la suspension des contrats de travail pour cause de non vaccination.

 

La petite classe moyenne qui s’est mis en mouvement refuse des contraintes qui restreignent sa liberté, c’est : « je fais ce que je veux, quand je veux, où je veux » et ce, indépendamment de la gravité de la pandémie qu’ils tendent à nier.

 

C’est donc la liberté individualiste qu’ils réclament, effarouchés de ne plus pouvoir aller au cinéma, au restaurant. La colère anti-Macron est dévoyée. Une vision négationniste semble l’emporter : le Covid 19, une « grippette » comme le disait Bolsonaro, les vaccins seraient pires dans leurs effets supposés à venir…

 

D’autres caractéristiques sont inquiétantes : les agressions contre les militants de la Gauche radicale, l’appel à fraterniser avec la police. Il n’est pas étonnant que les Patriotes de Philippot, les Civitas, l’Action française, les nationalistes xénophobes, la Ligue du Midi, Egalité et Réconciliation, Bon Sens, trouvent matière à se déployer au sein du mouvement.

 

Les manifestations qui ont lieu en Europe sont encore plus nettement caractérisées par le poids de l’extrême-droite. En Italie, c’est No Vax et Forza Nuova qui sont à la manœuvre. En Allemagne, les libres penseurs fascisants brandissent des références positives au nazisme et l’AFD relaie leurs appels. Au Royaume Uni, c’est « un rassemblement mondial pour la liberté » qui alimente des thèses complotistes et traite le système de santé publique de bastion nazi…

 

La crise organique du système provoque et provoquera encore, des révoltes, mais il apparaît sans conteste que « tout ce qui bouge n’est pas rouge » et que « l’ennemi de mon ennemi n’est pas forcément mon ami ».  La confusion risque de durer comme une répétition de l’histoire la plus noire. Il suffit d’évoquer 1934 où les ligues factieuses s’en sont pris à l’assemblée nationale, la « gueuse ». Revisiter le passé n’est pas anodin. Le fascisme s’est toujours présenté comme un mouvement national et social, cherchant des boucs émissaires, suscitant la chasse aux « rouges » et le complot des étrangers. L’histoire balbutie. Le combat idéologique est d’autant plus important dans la période et l’on peut regretter l’isolement de la Gauche radicale et l’absence de volonté des confédérations syndicales après bien des tergiversations, d’appeler à rejoindre le mouvement, pour faire prévaloir les libertés collectives qui sont bafouées.

 

Gérard Deneux, le 22.09.2021   

 

SUD Solidaires 54, dans un communiqué, a dénoncé la censure dont il a été l’objet, lors de la manifestation du 11 septembre à Nancy. Ce syndicat s’en prenait aux restrictions des libertés, à la réforme de l’assurance chômage et des retraites. Sa liberté d’opinion a été bafouée, catalogués qu’ils furent d’être favorables à la vaccination. Néanmoins, autorisés à prendre la parole, ils furent interrompus par des huées dès la première phrase : « Nous faisons face à une épidémie mondiale » et ne purent poursuivre. Drôle de conception de la liberté !

 

Nous faisons nôtre le contenu de la prise de paroles qu’ils ont diffusée dans leurs réseaux.

 

Nous faisons face à une épidémie mondiale avec les différents variants du coronavirus. La vaccination est un élément clé pour stopper ou limiter les dégâts de l’épidémie à l’échelle de la planète, pas d’un Etat. A l’heure où les pays riches ont un taux de vaccination majoritaire dans la population et où l’on parle d’une troisième dose, les trois quart de l’humanité restent démunis pour lutter contre l‘épidémie et certains pays n’ont vacciné que moins de 10 % de leur population.

 

C’est pourquoi les brevets doivent être levés sur les vaccins et les futurs traitements : assurer l’accès universel au vaccin et aux soins devient un enjeu mondial.

 

Pourtant, après sa gestion calamiteuse et désordonnée de la pandémie, après avoir poursuivi le démantèlement de notre système de soin, après avoir refusé de donner des moyens supplémentaires aux services publics et à la protection sociale, le gouvernement s’enferme dans un débat franco-français et impose par la contrainte et de manière déguisée l’obligation vaccinale. Parce qu’il n’a pas su convaincre et qu’il n’est plus crédible, le gouvernement suscite la méfiance là où il aurait dû entraîner l’adhésion.

Avec le pass sanitaire, l’Etat :

-        recrute des vigiles plutôt que des soignants,

-        restreint les libertés d’une partie de la population, la plus jeune et la plus précaire ; l’empêche d’accéder à des services publics essentiels, comme se faire soigner,

-        menace des milliers de travailleurs-euses d’être privé-es de salaire,

-        étend le contrôle et le fichage de la population, au mépris du secret médical,

-        ouvre un boulevard à l’extrême droite, aux thèses complotistes, racistes et antisémites, dans un mesquin calcul électoraliste.

 

Pendant ce temps, le capitalisme continue sa course folle : les profits du CAC40 explosent sur le dos des salariés et de l’environnement, le gouvernement s’apprête à faire appliquer la réforme de l’assurance chômage qui fera basculer dans la précarité des milliers de travailleurs-euses privé-es d’emploi, ainsi qu’à remettre sur la table l’injuste réforme des retraites voulant nous faire travailler jusqu’à 64 ans voire plus, quand les entreprises ne recrutent plus où se débarrassent des salariés de plus de 50 ans.

 

En conséquence, SUD-Solidaires 54 appelle à la construction d’une mobilisation sociale d’ampleur, pour le progrès social, contre toutes les régressions. Nous appelons à participer massivement à la mobilisation nationale et intersyndicale du 5 octobre et à construire ses suites. le 11.09.2021

 

 

Nous avons lu

La dernière poignée de sable

 Au moment où Sam prend son poste d’ethnologue au sein de la Mission des Nations Unies, le meurtre de son meilleur ami vient tout changer. Il part au Sahara Occidental pour y réaliser une enquête anthropologique qui va le plonger dans la géopolitique, de Genève aux camps de réfugiés sahraouis en Algérie, jusque dans les étendues désertiques de la dernière colonie d’Afrique. Ce formidable roman noir met en scène les réfugiés sahraouis, oubliés du monde (entre 170 000 et 200 000 vivent dans des camps à Tindouf en Algérie), des militants pour l’indépendance, les réseaux maffieux et le pouvoir marocain profitant des richesses naturelles de ce territoire (phosphate, poisson, sable…) dont 80 % est sous contrôle du Maroc, le reste sous contrôle du Front Polisario. Le Sahara Occidental, classé par l’ONU « territoire non autonome », est le seul en Afrique  n’ayant pas obtenu son indépendance car lorsque l’Espagne se retire en 1976, le Maroc l’envahit.  Le conflit y règne depuis près de 50 ans et, depuis 1991, les Sahraouis sont dans l’attente d’un référendum d’autodétermination promis par les Nations Unies. Le 13 novembre 2020, le Front Polisario a rompu le cessez-le-feu… Un livre à lire absolument. Il nous emmène à la rencontre de femmes et d’hommes attachants, espérant toujours la fin du conflit et la reconnaissance de leur pays. OM

Ursula A. Apso éditions, décembre 2020, 12€    

 

Face aux exilés, le visage hideux de l’Europe

 

Avec le retour des talibans au pouvoir en Afghanistan et les conséquences pour celles et ceux qui vivent là-bas, plus particulièrement les femmes, les prises de position compassionnelles et alarmistes quant à une future nouvelle « crise » migratoire ne manqueront pas, à l’heure de la campagne pour les présidentielles. Macron a dégainé le premier. Dès le 16 août, il promet protection aux ressortissants afghans. Pas de plan d’évacuation élargi, ni de visas ou de corridors humanitaires, des opérations ciblées : « de nombreux Afghans, défenseurs des droits, artistes, journalistes, militants, sont aujourd’hui menacés en raison de leur engagement… Nous les aiderons ». Mais il affirme aussitôt : « Nous devons anticiper et nous protéger contre des flux migratoires irréguliers importants qui mettraient en danger ceux qui les empruntent, et nourriraient les trafics de toute nature ». Le ton est donné, laissant place à l’instrumentalisation de celles et ceux qui sont ballotés d’une frontière fermée à une autre, devenant des errants à la recherche du droit d’exister. La peur de « l’envahissement » permettra des mesures de contrôle et d’expulsion renforcées. Bref, l’Union européenne va pouvoir, à nouveau, prouver qu’elle a une politique migratoire construite : celle du refoulement et du rejet.

 

Les exilés,  un moyen de chantage entre les Etats

 

Les exilés sont, de fait, considérés comme des marchandises, bloqués aux frontières, instrumentalisés par certains Etats pour faire pression entre pays de l’UE ou avec des pays extérieurs à l’UE. Quelques exemples illustrent cette réalité sordide.

 

Mi-mai 2021, près de 10 000 jeunes Marocains et Subsahariens pénétraient dans l’enclave espagnole de Ceuta. Comment de telles arrivées  sont-elles possibles à la seule frontière terrestre de l’UE avec l’Afrique, si « bien gardée » ? C’est que les relations entre Madrid et Rabat se sont tendues suite à l’accueil en Espagne, fin avril, pour raisons médicales, du chef des indépendantistes sahraouis du Front Polisario, Brahim Ghali (cf encart). Pour montrer sa désapprobation, le Maroc a rendu la frontière poreuse et diminué drastiquement ses contrôles aux abords des enclaves espagnoles, acte qualifié par le 1er ministre espagnol de « manque de respect envers toute l’UE ». Et le respect des exilés jetés d’un côté à l’autre des frontières, quand en parle-t-on ?

 

Au Royaume Uni, plus de 8 000 migrants auraient rejoint les côtes britanniques à bord d’embarcations de fortune depuis janvier : en 6 mois, un chiffre équivalent à toute l’année 2020. Cela fâche Monsieur Johnson qui menace de repousser les personnes (comme des paquets encombrants) dans les eaux territoriales françaises, selon la méthode du pushback (« je te refile le paquet »), bien connue de Frontex en Méditerranée. Darmanin, agacé de cette ingratitude britannique, énumère tous les efforts de la France depuis le traité du Touquet, en 2003, qui transfère la frontière britannique sur le territoire français, et notamment le doublement des effectifs policiers. Et le préfet du Pas-de-Calais invente tous les jours : il vient d’interdire dans 6 communautés de communes du département, la vente et l’achat de plus de 10 litres de carburant à emporter, sauf usages professionnels ou nécessités dûment justifiées ! Londres presse Paris et l’UE de trouver un accord sur le dossier des renvois : on le comprend, Johnson, lui qui avait fait du contrôle des frontières l’un des plus importants arguments  en faveur du Brexit, de voir tous ces arrivants, c’est enrageant, d’autant que depuis le 1er janvier, le RU est sorti du régime d’asile européen commun et ne peut plus bénéficier du règlement Dublin, donc ne peut plus renvoyer les demandeurs d’asile dans leur pays d’entrée en UE. Le flegme british s’émousse… Les oppositions travaillistes et ONG britanniques dénoncent la non application du droit international obligeant au sauvetage en mer, et le caractère criminel, honteux, de la réaction du gouvernement britannique. Darmanin, côté français, ne lésine pas sur les moyens ; il a fait procéder, le 13 septembre, au 3ème démantèlement (depuis l’été), d’un camp d’une centaine de migrants à Calais, mobilisant un arsenal policier : 2 vans de la Police aux Frontières, 8 camions de CRS, 6 vans de gendarmerie mobile et 11 voitures de la gendarmerie nationale, plusieurs motos de la police nationale. Cette stratégie ne marche pas et les organisations militantes, comme La Cabane juridique pointent la vanité des expulsions en flagrance (confiscations de tentes et de bâches) toutes les 48 heures ainsi que les expulsions mensuelles plus conséquentes : tous ces moyens disproportionnés ne serviraient-ils pas au pouvoir pour prouver « l’envahissement » ? Les personnes emmenées pour une mise à l’abri, pour la plupart ne peuvent plus demander l’asile en France (soit parce qu’elles ont été déboutées, soit parce que le demandeur est « dubliné ») finissent le plus souvent à la rue… Et voilà que la ministre britannique Pattel menace de ne pas verser les 62.7 millions € promis à la France (qui fait valoir que ça lui coûte 200 millions par an) « à moins que davantage de bateaux ne soient interceptés ». Si ce n’est pas du chantage, qu’est-ce donc ?  

 

Depuis le début de l’été, les Etats baltes et la Pologne ont vu une augmentation des arrivées en provenance de Biélorussie. La Lituanie a recensé, mi-août, plus de 4 000 arrivées depuis début 2021 (81 pour toute l’année 2020). La Pologne et la Lettonie sont également concernées : plus de 10 000 personnes, venues d’Irak, d’Afghanistan ou d’Afrique, bloquées aux frontières UE/Biélorussie. Pays baltes et Pologne ont durci immédiatement leurs politiques migratoires, en violation du droit international et européen qui garantit l’accès à une procédure d’asile équitable. Chacun s’est enfermé dans son Etat forteresse, la Lituanie a décidé de construire une clôture le long de la frontière avec la Biélorussie. Que s’est-il passé ? Le despote biélorusse Loukachenko a, volontairement, acheminé des milliers de migrants vers Minsk, ses garde-frontières les poussant ensuite vers le territoire de l’UE (Lituanie, Lettonie et Pologne), et ce, en rétorsion de leur accueil des  opposants biélorusses pourchassés par lui-même.

 

Ce chantage, la Turquie l’a exercé en mars 2020, pour contraindre l’UE à lui apporter un soutien concret en Syrie (à Idlib notamment) et a menacé d’ouvrir ses frontières et de laisser les migrants « se répandre » en UE, via la Grèce qui, aussitôt, a renforcé ses frontières.  

 

L’accueil des exilés, les notions de protection et d’asile, ne sont plus un sujet en soi en UE. On assiste à une mise en scène publique d’un mauvais théâtre de boulevard fait de tiraillements et de mensonges entre Etats, se jouant sur le dos des exilés, leur fermant les portes d’entrée d’un inaccessible Occident. 

 

2 – Les portes d’entrée en UE se ferment

 

Le retour des talibans au pouvoir constitue pour une partie de la population, une menace à laquelle les Afghans tenteront d’échapper, soit en résistant à l’intérieur du pays, soit en cherchant asile et protection ailleurs. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) estime à environ 500 000  le nombre de personnes déplacées à l’intérieur du pays depuis début 2021 et à près d’un demi-million supplémentaires qui pourraient fuir d’ici fin de l’année, en priorité dans les pays frontaliers.

 

Evoquant « le devoir moral » de l’UE, Mme Von der Leyen use d’hypocrisie pour tenter de dissimuler le refus de voir les bouleversements d’aujourd’hui et de demain, dus pour une grande part aux interventions occidentales. Refusant d’envisager une stratégie d’accueil, les ministres de l’intérieur de l’UE ont adopté le 31 août une déclaration sur la « nécessité d’accroître le soutien » aux pays limitrophes de l’Afghanistan afin qu’ils accueillent et protègent les Afghan-e-s. Autrement dit : faites comme je dis mais pas comme je fais ! L’UE est prête à débloquer une aide humanitaire de 200 millions € au profit de l’Afghanistan, du Pakistan, de l’Iran et du Tadjikistan en 2021. Les Etats européens, quant à eux, renforceront les contrôles aux frontières extérieures de l’UE avec le soutien « musclé » de l’agence Frontex. Seul le ministre de l’immigration luxembourgeois a plaidé en faveur de la réinstallation, demandant un engagement de l’UE à hauteur de 40 000 à 50 000 places. Autriche, Danemark, République tchèque, Hongrie et Slovénie se sont opposés à tout accueil en UE.

 

Pire encore ! Le ministre afghan des réfugiés et du rapatriement, début juillet, a exhorté les Etats européens à faire preuve de solidarité en cessant les renvois pour 3 mois. Si certains Etats ont répondu oui immédiatement (Suède, Finlande), si les Pays-Bas, la France et l’Allemagne ont suspendu les renvois forcés, la Grèce et l’Autriche – malgré la sommation de la Cour Européenne des droits de l’Homme le 2 août, demandant à cette dernière de suspendre le renvoi d’un Afghan - ont décidé de les poursuivre. Près de 1 200 personnes depuis début 2021 auraient été renvoyées de l’UE. Plus cynique encore : des pays ont suspendu officiellement les éloignements mais n’ont pas renoncé aux transferts au titre du règlement Dublin vers des pays européens qui, eux, pratiquent les expulsions. Ainsi un Afghan a été renvoyé le 24 août vers l’Autriche par une préfecture française (1). Le 3 septembre, le parlement grec a proposé une loi visant à accélérer les expulsions de migrants déboutés de l’asile, notamment des Syriens et des Afghans, les exposant à un renvoi vers la Turquie, que la Grèce a déclaré « pays tiers sûr ».

 

Dans les faits, la politique de renvoi n’est pas probante. La Cour des comptes européenne a établi un rapport critique des procédures de réadmission menées par l’UE. Chaque année, depuis 2008, seul un tiers retourne effectivement dans un pays de renvoi. Elle conclut à l’efficacité insuffisante du système de retour du fait du « manque de synergies » entre les Etats membres. En  France, Macron fanfaronnait et affirmait pouvoir atteindre, en fin de mandat, un taux de réalisation des OQTF (obligations à quitter le territoire français) à 100 %, il en est bien loin, à 12/15 %. Il doit compter, en effet, avec la volonté des pays d’origine à délivrer ou non des laissez-passer consulaires - ce qui ne va pas de soi – et il se heurte également au refus de partir des exilés. Cette politique n’est qu’une machine à produire des sans-papiers.

 

La Grèce ne veut plus d’exilés mais de nouveaux lieux de détention voient le jour, s’ajoutant aux camps de migrants ressemblant à des prisons à ciel ouvert. Le pushback, refoulement forcé et illégal de migrants en mer Egée se pratique couramment. « Ils font de la politique avec les réfugiés. Je me vois comme une balle que la Grèce passe à la Turquie, que la Turquie passe à l’Iran et que l’Iran tire vers un autre pays » déclare un exilé. C’est une politique sans issue.

 

3 – Le visage hideux de l’UE

 

L’exilé, une marchandise. La preuve ? Le Danemark a délocalisé le droit d’asile et pratique la sous-traitance. Il a signé un protocole d’accord avec le Rwanda, chargé de la migration, l’asile, le retour et le rapatriement des demandeurs d’asile du Danemark. Il y a de l’argent à gagner. Le HCR voit là une façon de ne pas assumer les obligations en matière d’asile, mais son rôle se limite à souligner que c’est contraire à l’esprit de la Convention de 1951 sur les réfugiés. Il craint un processus d’érosion progressive du système de protection internationale créé il y a 70 ans.

 

Face au fiasco du retrait étatsunien d’Afghanistan, l’UE craint une émigration de masse. L’Allemagne et la Suède ont déjà prévenu qu’elles ne procèderont pas à l’accueil des Afghans comme elles l’ont fait pour les Syriens.  Par ailleurs, la répartition des exilés au sein de l’UE la divise profondément. Il n’y a donc à ses yeux qu’une solution : arrêter le flux avant qu’il n’atteigne l’UE, dans les pays voisins qui pourraient être financés. Certes, dit un député d’Europe du nord, « c’est un peu cynique, ou ironique, de demander aux autres de garder leurs frontières ouvertes alors que nous voulons fermer les nôtres… C’est drôle, ils ont du mal à comprendre ». Ce n’est pas gagné, d’autant que le dialogue avec le Pakistan ou l’Iran ne soulève pas l’enthousiasme, tout comme avec la Turquie estimant que l’UE ne tient pas ses engagements de 2016 (4 millions de Syriens sont établis en Turquie).

 

Alors, faut-il barricader l’UE derrière des murs anti-migrants ? Déjà 1 000 kms de murs ferment les entrées terrestres. En 2015, la Hongrie construit un mur sur la frontière serbe de 175 kms de long avec des barbelés de 4 mètres de haut. Ce mur a inspiré l’Autriche, la Slovénie à la frontière croate, la Grèce à la frontière turque (40 kms sous surveillance électronique, 1 200 gardes-frontières supplémentaires sur terre et en mer, un des plus sophistiqués technologiquement) et bien d’autres, comme Ceuta et Melilla fermant les passages venant d’Afrique. Les très nombreux qui passent par la mer sont arrêtés par l’agence européenne Frontex qui les renvoie vers les prisons libyennes, notamment. Les Grecs ont, même, envisagé un mur en mer Egée ! « L’UE a du sang sur les mains » (3), c’est elle et ses Etats membres qui décident de renforcer les frontières au mépris de la protection des personnes. Cette politique violente, exercée par l’agence Frontex, fait l’objet d’actions dans 7 pays et l’association Front-Lex, qui a engagé un recours contre elle pour violation de droits humains, évoque le « caractère génocidaire » de la politique menée à l’encontre des migrants. 

 

Jusqu’à quand une telle politique peut-elle durer ? La vieille Europe peut-elle vivre en s’enfermant ? Comment lutter contre les fausses « bonnes raisons » de rejeter les migrants qui représenteraient, comme ils disent, des flux incontrôlables « d’irréguliers », un poids économique insupportable, etc… En revisitant l’histoire récente du droit d’asile, Karen Akoka (4) nous propose les réflexions suivantes.

 

Depuis 30 ans, l’interprétation très restrictive de la Convention de Genève impose de prouver qu’on a été individuellement persécuté pour obtenir le statut de réfugié. Cette restriction n’est pas inscrite dans la Convention. D’ailleurs, après la guerre du Vietnam, en 1975, Giscard d’Estaing a acheminé par avion 130 000 personnes. Pas question, alors, de discuter sur les « vrais » ou les « faux » réfugiés. Inutile de prouver les persécutions individuelles. Il y avait un intérêt politique à accorder l’asile à des personnes fuyant un pays communiste. Il s’agissait de décrédibiliser cette idéologie. Quand les gouvernants affirment que le poids démographique et économique serait insupportable, ont-ils évalué le coût du non-accueil et les sommes dépensées pour les murs érigés, les forces de l’ordre démultipliées, les technologies sophistiquées, les centres de rétention, les retours en avion, etc. ?

 

Tenant compte de ces constats, il y a nécessité à défendre une politique migratoire d’accueil, pour permettre aux populations subissant la guerre, la misère et les persécutions mais aussi les catastrophes climatiques qui s’annoncent, de trouver refuge et protection. Solidarité internationale ou barbarie ?

 

Odile Mangeot le 19.09.2021 

sources : France Terre d’Asile, InfoMigrants

 

(1)   France Terre d’Asile

(2)   à l’air libre Médiapart  émission du 14.09.2021 - Employés oubliés de l’armée, la France ne s’honore pas

(3)   Agir pour la paix et association Front-Lex (PES n° 75 - rubriques Ils, elles luttent/ Nous avons lu

(4)   Karen Akoka, sociologue, auteure de L’Asile et l’exil, la Découverte 2020

 

Encart

Le conflit au Sahara occidental, ancienne colonie espagnole classée « territoire non autonome » par les Nations Unies, oppose depuis plus de 45 ans le Maroc au Polisario, soutenu par l’Algérie.

 

Encart

Depuis le 15 août, la France aurait  accueilli 2 500 Afghans (personnels civils de recrutement local-PCRL) auxiliaires de l’armée française, l’Allemagne, 2600, l’Espagne 2 200 et prévoit d’en accueillir jusqu’à 4 000, l’Italie propose d’en accueillir 5 000, le Royaume Uni a annoncé un programme pluriannuel de 20 000. Il faut rester prudent sur ces chiffres qui ne sont que des annonces.

 

En soutien  à la grève des « petites mains invisibles » de la Sorbonne

 

Le 21 septembre, plus de 200 personnes se sont rassemblées dans la fac de Jussieu en soutien aux 130 personnels du nettoyage, en grève depuis près d’une semaine pour protester contre leurs conditions de travail et d’emploi par le sous-traitant, la société Arc en Ciel qui mène une politique brutale faite de licenciements, de mutations forcées, de contrats précaires (quand ils existent), de surcharge de travail, d’heures supplémentaires non payées, de surveillance, menaces, harcèlement… L’un des grévistes sur le piquet de grève déclare : « Je sais qu’ils vont tenter de nos réprimer… Je n’ai pas peur parce que notre force c’est être soudés, c’est notre union ». revolutionpermanente.fr/ 

 

IRAK.

Origine, indépendance et destruction ?

 

La rétrospective sur les guerres au Moyen-Orient conduisant à l’invasion de l’Irak qui est retracée dans l’article qui suit, tend à affirmer que la méconnaissance du passé ne permet pas de s’orienter dans le présent. La propagande occidentale a occulté nombre de faits qui demanderaient à être de nouveau explicités. C’est ce que tentent de réaliser, pour partie, le texte qui suit et les notes de fin d’article. GD

 

 

Situé dans la zone du Golfe persique, l’Irak est un pays géographiquement plutôt harmonieux. Une zone montagneuse au nord, une grande plaine alluviale entre le Tigre et l’Euphrate au Sud, et une partie désertique, certes moins accueillante à l’Ouest. Un peu plus petit que la France, peuplé de 38 millions d’habitants, il a des voisins plutôt « remuants », la Turquie, l’Iran, le Koweït, l’Arabie Saoudite, la Jordanie et la Syrie. C’est un pays qui offre, du fait de la plaine entre les deux principaux fleuves, toutes les possibilités d’y vivre sans problème alimentaire. De plus, il détient les 4èmes ressources pétrolières au monde.

 

Origines

 

L’Irak actuel est l’ancienne Mésopotamie, le Croissant Fertile, l’un des berceaux de la civilisation humaine. A cette époque, on y vivait plutôt mieux que dans le reste du monde. On y bâtissait les premières villes (dont Babylone) où la science, les arts, la vie sociale étaient très en avance. On utilisait l’écriture. Les Mésopotamiens connaissaient l’existence des principales planètes du système solaire, la vie était rythmée par une année de 12 mois, une semaine de 7 jours. On y résolvait déjà des équations du second degré. On maîtrisait la fabrication de la faïence, du verre, du fer…

On a retrouvé, datant de 1800 avant JC, le code HAMMURABI qui régissait les différents aspects de la vie sociale, l’ancêtre de notre code civil avec 3 600 ans d’avance. Cet empire n’était pas pour autant l’Eden sur terre, on y a retrouvé des actes de vente d’esclaves. La vie harmonieuse des uns se faisait au détriment de certains autres. Cette période durera de - 4000 à quelques centaines d’années après JC. Cette zone appartiendra ensuite à une succession d’empires étrangers : perse, grecque… Au 7e siècle, elle est conquise par les Arabes musulmans et devient le centre du Califat Abbasside de Bagdad, califat sunnite qui dirige le monde arabe jusqu’au 13e siècle. C’est l’apogée de la civilisation musulmane. Cette région, attaquée par les Mongols puis par les Turcs, devient un champ de bataille quasi permanent. De plus, les commerces avec la Chine empruntant la voie maritime, la région devient peu à peu une zone de pauvreté et de misère. Au 16e siècle elle fera partie de l'empire ottoman. Au début du 20e siècle, l'Angleterre s'intéresse à la partie sud de l'Irak, la région de Bassora, qui regorge de pétrole. Lors de la première guerre mondiale, l'Empire Ottoman se range aux côtés de l'Allemagne. Les troupes anglaises entrent dans Bassora dès 1914 puis à Bagdad en 1917. Dès la fin de la 1ère guerre mondiale, l’Irak passe sous mandat britannique en vertu des accords Sykes-Picot, sous couvert de la Société des Nations. Cette domination est mal acceptée par les Irakiens, peuple guerrier très indépendant et les premiers soulèvements éclatent dès 1920. La répression britannique est féroce et fera près de 10 000 victimes. En 1921, les Anglais installent un Roi, Fayçal 1er, confient le pouvoir aux sunnites minoritaires, et l’Irak devient un protectorat britannique. Pensant disposer d’un contrôle suffisant sur le pays, ils lui accordent une indépendance toute théorique le 30 juin 1930. Ils maintiendront d’ailleurs des troupes sur son sol.

 

Vers l’indépendance nationale

 

 A cette époque, des courants socialisants et laïques se développent. Le parti communiste irakien est bien structuré et très actif. Il soutient les protestations populaires, en particulier celles des paysans face aux grands propriétaires. La monarchie est mal acceptée car le peuple considère ses dirigeants comme les gouverneurs d’une colonie britannique. En 1941, un coup d’Etat anti britannique échoue. En 1946 d’importantes grèves secouent Kirkuk, ville du Nord, contre les conditions de travail et la domination britannique. En 1948, des manifestations éclatent dans tout le pays. Les Britanniques et la monarchie prennent peur, l’État d’urgence est instauré, le secrétaire du parti communiste est pendu et les journaux censurés. Appartenir au parti communiste entraîne à cette époque la déchéance de nationalité. Cette répression ne fait qu’augmenter la haine envers les Britanniques et la monarchie, et Nasser, qui renverse la monarchie égyptienne en 1952, devient un exemple pour de nombreux Irakiens, en particulier chez les militaires.

 

Et c’est presque naturellement que le 14 juillet 1958, le général Abdel Karim Kassem renverse le Roi et prend le pouvoir. Le gouvernement prend rapidement de nombreuses mesures : réforme agraire, aide aux familles pauvres. Il nomme Naziha Al Dulaimi ministre : pour la première fois une femme est ministre dans un pays arabe. Elle participe à l’élaboration de la loi civile (1958) très en avance sur son temps : loi sur le mariage et l’héritage favorable aux femmes. La Constitution 1958 reconnait des droits nationaux aux peuples kurdes. Un système d’autonomie administrative se met en place et la république promet la construction de lycées et même d’une université kurde. L’Irak se rapproche alors de l’URSS.

 

Le parti BAAS

 

Ce tableau plutôt positif ne plaît pourtant pas à tout le monde. En particulier au parti BAAS (parti socialiste de la résurrection arabe), et aux Kurdes qui ne voient pas arriver les promesses faites en 1958. A tel point qu’en 1961 une rébellion kurde s’organise et les combats avec l’armée irakienne fragilisent le régime. En 1963, des militants du parti BAAS renversent le gouvernement de Kassem et un certain Saddam Hussein devient secrétaire général du parti. Il a 26 ans. Le parti BAAS ne restera que quelques mois aux affaires, renversé le 19 novembre par Abdullah Salam Arif. Saddam Hussein, prisonnier, sera torturé. Son aura grandit chez les Irakiens. Il gagnera même la sympathie de ses geôliers et fera évader des membres du parti. Finalement c’est le 17 juillet 1968 que le parti BAAS reprend le pouvoir après un nouveau coup d’Etat. Le général Hassan Al Bakre devient président de la République. Son neveu Saddam Hussein devient lui le vice-président. Les premières mesures ressemblent à celles prises par Kassem en 1958 : accords kurdo-irakiens sur l’autonomie du Kurdistan prévue dans un délai de 4 ans, nouvelle Constitution qui renforce entre autres les droits des femmes (droit de vote, d’éligibilité, accès à l’éducation et la propriété). Saddam Hussein est l’initiateur de nombreuses réformes économiques qui améliorent le niveau de vie des Irakiens, notamment en 1972, la nationalisation du pétrole et de diverses autres industries, l’étatisation de certaines banques. A cette époque, il est très populaire : c’est un héros de la résistance (quelque peu fabriqué), ses mesures sociales, économiques sont efficaces, et chacun sait que c’est lui qui dirige réellement le pays. Mais en 1974, l’histoire se répète. Comme en 1961, la loi sur l’autonomie du Kurdistan est très en retrait des accords passés en 70, et les Kurdes reprennent les armes contre le régime. Au niveau international, Saddam Hussein est plutôt habile. En 1972, il signe un traité de coopération avec l’URSS mais garde de bonnes relations avec les Occidentaux. Il sera reçu en visite officielle par Jacques Chirac en 1975.

 

La guerre contre l’Iran

 

Le 16 juillet 1979, Saddam Hussein « met son oncle à la retraite » et devient officiellement président de la république irakienne. Rapidement, son régime devient très personnel et très autoritaire. Il rompt avec le parti communiste et procède à des purges au sein même de son parti BAAS. Il se rapproche des monarchies du Golfe et des Occidentaux. Cette même année, la révolution islamique donne le pouvoir aux religieux en Iran. Ce sont deux frères ennemis qui se font face. Saddam Hussein le laïc sunnite, Khomeini l’ultra religieux chiite. Sadam Hussein pense que l’Iran est affaibli par le changement de régime. Il en profite donc pour revendiquer, auprès de l’Iran, le Chatt Al Arab et le Khouzistan iranien, deux zones géographiques qui lui donneraient un accès au Golfe Persique plus important. Face au refus de l’Iran, le 22 septembre 1980, Saddam Hussein attaque son voisin. Il pense pouvoir assez facilement réaliser une très bonne opération : détruire la révolution islamique (s’assurant ainsi le soutien occidental), récupérer des territoires et se donner un statut de leader incontestable dans la région. L’Irak se présentait alors comme un pays moderne, laïque (même si la religion officielle restait l’Islam), rempart à l’obscurantisme religieux de l’Iran. Saddam Hussein réussit le tour de force d’obtenir le soutien de l’URSS, des monarchies du Golfe et des Occidentaux (1).

 

Mais il a négligé quelques données. Certes l’Iran est moins moderne, moins bien équipé militairement que l’Irak, déstabilisé par la récente révolution, mais il est trois fois plus peuplé et quatre fois plus grand. Et les Gardiens de la révolution sont une troupe d’élite très efficace. L’Iran résiste beaucoup mieux que prévu et les deux pays s’installent dans une guerre des tranchées qui durera jusqu’en 1988. Aucun n’en sortira vainqueur. Au cours de cette guerre, des horreurs sont perpétrées dans chaque camp. L’Iran envoie des enfants soldats au front, l’Irak utilise des armes chimiques contre des civils. On assistera même à des combats à la baïonnette.  Le bilan de cette guerre pour rien sera de plus d’un million de morts et deux pays ruinés. Mais cette horreur absolue n’a pas fait que des malheureux puisque, pendant la durée du conflit, la France va vendre à l’Irak 121 mirages F1, 56 hélicoptères de combat, 300 véhicules blindés, des milliers de missiles et des millions d’obus. Des entreprises yougoslaves et britanniques construisent elles 5 grands aéroports militaires en Irak pour un montant de 4,3 milliards de dollars.

 

Saddam Hussein envahit le Koweït

 

En 1990, l’Irak est au bord de la banqueroute, et le Koweït lui réclame le remboursement immédiat de la dette contractée pour la guerre. L’Irak refuse, de toute façon elle est incapable de rembourser. Le Koweït va alors se rembourser en pompant depuis son territoire dans les nappes de pétrole irakiennes. Face à cette situation, Saddam Hussein voit le moyen de frapper un grand coup. En envahissant le Koweït, il récupère une manne pétrolière très importante, il donne enfin à l’Irak un véritable accès au Golfe persique et rassemble le peuple irakien derrière lui. La grande majorité de celui-ci considère en effet que le Koweït est une province irakienne, « subtilisée » par les Anglais à l’indépendance du pays. Toujours aussi impulsif et prompt, quasiment deux ans jour pour jour après la fin de la guerre avec l’Iran, le 2 août 1990 les troupes irakiennes envahissent le Koweït. Si Saddam Hussein, en attaquant l’Iran, avait légèrement sous-estimé les positions iraniennes, il va, en attaquant le Koweït, totalement se tromper sur celles des puissances occidentales. Il touchait là au sang du système capitaliste : le pétrole. La réaction fut à la hauteur du « sacrilège ». L’ONU vote immédiatement un embargo et trente pays se coalisent contre l’Irak, les USA et la France en tête. En janvier 1991, la coalition intervient militairement en Irak et au Koweït, dans le cadre de l’ONU, et ne fera pas dans la demi-mesure. Pendant 43 jours, 2 800 avions effectuent 11 000 sorties, larguant 250 000 bombes sur l’Irak, dont certaines à fragmentation, autant que l’Allemagne durant la 2ème guerre mondiale. Le chiffre des victimes irakiennes est inconnu, mais il est fort probable qu’il soit très élevé. Les médias occidentaux présentent alors cette intervention comme une guerre propre, grâce à des frappes chirurgicales (!). Le 26 février, Saddam Hussein retire les troupes irakiennes du Koweït. Face à cette tragédie, des soulèvements contre le régime BAAS éclatent dans les régions chiites du Sud et au Kurdistan. L’armée irakienne a gardé suffisamment de force pour réprimer rapidement ces rébellions et remettre la main sur ces territoires. Seule une partie du Kurdistan échappe à cette répression (2).

 

Les mensonges de Bush

 

En avril 1991, l’ONU impose à l’Irak un cessez le feu définitif, la destruction de toute ses « armes chimiques de destruction massive » et prolonge l’embargo. En avril 1995, l’ONU autorise l’Irak à vendre du pétrole contre de la nourriture pour limiter les effets de l’embargo auprès des civils. Ne voyant aucun espoir de lever les sanctions internationales, en 1998, l’Irak décide de rompre toute coopération avec l’UNSCOM (Organisme chargé par l’ONU de superviser la destruction des armes irakiennes, suspecté certainement à juste titre par Bagdad d’espionner le pays). Face à cette situation, et bien sûr dans l’unique but d’apporter le « bonheur et la prospérité » (!) aux populations locales qui souffrent énormément des conséquences qu’elle leur impose… une nouvelle coalition internationale (USA et Grande Bretagne en tête mais sans la France) attaque l’Irak sans mandat de l’ONU. C’est à cette occasion que l’on a vu Colin Powell brandir une fiole d’arme bactériologique présente d’après lui en grande quantité en Irak. On sait aujourd’hui que c’était un mensonge (3), une justification pour, en dehors de l’ONU, en finir avec le régime de Saddam Hussein. Certes était un dictateur sanguinaire maniant le mensonge sans vergogne, mais en utilisant les mêmes moyens que lui, les Etats membres de cette coalition ne se sont pas grandis. En trois semaines le régime est renversé et le 28 juin 2004 les Irakiens sortent enfin d’un régime dictatorial, d’une situation économique épouvantable, conséquence en bonne part de l’embargo onusien poursombrer dans un chaos indescriptible. Le régime de Saddam Hussein était certes injuste, dictatorial, liberticide mais l’Etat était organisé et efficace. La coalition internationale a tellement mal préparé l’après Saddam Hussein qu’elle va réussir à le faire regretter auprès de bon nombre d’Irakiens.

 

Vers la destruction de l’Etat irakien ?

 

En 2004, la coalition remet le pouvoir à un gouvernement de transition, sans aucun moyen de gouverner, l’armée et l’administration étant exsangues (4). En 2005, les élections se déroulent dans un climat de terreur. En 2006, un attentat contre un sanctuaire chiite à Samara entraîne des représailles et provoque une guerre civile entre chiites et sunnites. En 2006, après sa capture et un procès « supervisé » par les Américains, Saddam Hussein sera pendu un jour de fête religieuse musulmane. Cette « finesse » et cette « subtilité » étatsuniennes feront de lui un martyr auprès de nombre d’Irakiens. A cette époque, les violences sont quotidiennes entre les chiites et les sunnites, entre les groupes d’insurgés et les soldats américains, entre les forces gouvernementales et des groupes islamiques radicaux qui commencent à s’organiser, dont Al Qaida en Irak. Le 13 octobre 2006, l’État Islamique d’Irak est proclamé comme seul gouvernement légitime du pays. Sentant sans doute la situation qu’ils ont créée leur échapper, les Américains « courageusement » commencent à se retirer d’Irak. La version officielle est que ce pays est pacifié puisqu’en 2010 il n’y a eu « que » 4 000 civils tués. Les derniers soldats US quittent le pays en 2011. Le pays est toujours en situation de guerre civile et l’Etat Islamique jusque-là entité théorique, contrôle une partie du territoire irakien et syrien où il rétablit le Califat et applique la charia. En Irak, c’est dans la ville de Falloujah que la « résistance » à l’occupation américaine sera durement réprimée, provoquant des métastases dans l’ouest irakien, renforçant les djihadistes et permettant, après la débandade de l’armée irakienne, l’avènement de l’EI jà Mossoul et dans la région. Heureusement pour les populations civiles, le Kurdistan résiste et elles peuvent s’y réfugier et fuir le régime de terreur mis en place par l’Etat Islamique.

 

L’intervention occidentale de 2003 a certes mis fin à un régime dictatorial injuste, mais la situation qui en a résulté est sans doute bien pire pour les populations civiles. Face aux victoires et aux exactions de l’Etat Islamique, les Occidentaux, USA et France en tête, vont aider militairement, surtout grâce à l’aviation, tous ceux qui luttent contre les islamistes : l’armée irakienne, les peshmerga, les Kurdes de Syrie. A partir de 2015, l’Etat Islamique recule : en juillet 2017 Mossoul est libéré et en novembre Rawa est la dernière ville de laquelle sont chassés les islamistes. On découvre alors l’étendue des exactions commises : plus de 200 fosses communes sont mises à jour. A Sinjar, près de 5 000 Yezidis ont été tués, 6 000 femmes et enfants enlevés. Amnesty International estime à plus de 2 millions le nombre de déplacés. Aujourd’hui, même si l’Etat Islamique a été officiellement vaincu, des « cellules dormantes » subsistent en particulier dans les zones rurales et organisent régulièrement des attentats à Bagdad.

 

Un pays en lambeaux

 

Depuis la chute de Saddam Hussein, l’Irak connaît une situation quasi- permanente de guerre civile, le développement du terrorisme, de la corruption et une très forte détérioration économique. 60 % de la population a moins de 25 ans, dont 40 % sont au chômage. Le système éducatif est totalement délabré, il manquerait 20 000 écoles. Il n’y a quasiment plus de services publics, les réseaux d’eau et d’électricité ne sont pas entretenus. De plus, l’Irak doit faire face actuellement à l’ingérence iranienne. En effet, pour lutter contre l’EI et soutenir les milices chiites irakiennes, les Gardiens de la révolution islamique iraniens sont intervenus en Irak et, bien sûr, y sont restés. C’est dans ce cadre que le général iranien Kassem Soleimani, une figure populaire de l’armée iranienne, a été assassiné à Bagdad par l’armée américaine. Pour  en rajouter aux problèmes, l’eau qui fut sa richesse dans l’Antiquité, est devenue un problème. Le pays en manque parfois car ses « chers » voisins turques et iraniens ont construit des barrages sur la partie du Tigre et de l’Euphrate, située sur leurs territoires. D’autre part, l’Irak dont le nom signifie « terre basse » commence à subir les premiers effets de la montée des océans, les zones humides propices à l’agriculture deviennent de plus en plus salées.

 

Certes, l’Irak a, désormais, des allures de démocratie. Il y a un président, Barhan Sali, mais son rôle est largement honorifique. Il y a un parlement bicaméral, des élections, mais celles-ci se déroulent dans un tel climat de violences et d’intimidations que les résultats ne sont guère crédibles. En 2018, 36 listes se présentaient au suffrage des Irakiens, on pouvait penser que c’était le signe d’une vitalité démocratique, en fait, c’était plutôt le signe d’une décomposition totale du système politique. Quelques exemples de listes aux dénominations fantaisistes : Saladin et notre identité (0.31% des voix), Ninive et notre identité (0.80%), Bannière de la bienveillance (0.49%), Mountazer Al-Zaïdi, le sympathique journaliste qui lança sa chaussure à la tête de G. Bush, se présentait, lui, sur la liste de l’Alliance des révolutionnaires réformistes... Les résultats ont été immédiatement contestés, un recomptage était prévu mais… un incendie s’est déclaré dans le local où étaient déposés certains bulletins. Le système électoral est une mascarade, les gouvernements installés sont sans réel pouvoir. Après 5 mois de vacance, un gouvernement a prêté serment le 7 mai 2021, il doit gérer une situation économique catastrophique, amplifiée par la chute de la production et du prix du pétrole. L’axe principal de son programme est d’appliquer une politique d’austérité à un pays ruiné.

Bon courage… au peuple irakien.    

 

Jean-Louis Lamboley, le 22.09.2021

 

(1)            les Occidentaux ont poussé Saddam Hussein à provoquer la guerre contre l’Iran, les stratèges américains supposant que les deux régimes Iran/Irak, hostiles à l’influence US, finiraient par s’écrouler

(2)            lors de la 1ère guerre du Golfe, les Etats-Unis, pensant avoir suffisamment affaibli Saddam Hussein, imposeront des sanctions par l’ONU pour soi-disant protéger les Kurdes, et interdiront à Saddam Hussein tout survol aérien du Kurdistan irakien.

(3)            dans toutes ces opérations de déstabilisation l’on assiste à nombre de Fake News : armée irakienne, 3ème armée du monde – armes de destruction massives – alliance supposée d’Al Qaida avec Saddam Hussein – couveuses débranchées au Koweït…

(4)            La victoire de l’armée US contre le régime de Saddam Hussein se traduira par l’imposition d’un gouverneur américain, Paul Bremer, qui démobilisera l’ensemble de l’armée irakienne et les fonctionnaires de l’administration,  provoquant les premières résistances et l’alliance des officiers sunnites avec les djihadistes, entamant, par la suite, la naissance de l’Etat Islamique.

 

Transdev : 20 jours de grève reconductible

 

Depuis le 2 septembre, les salariés de Transdev (transport en commun par bus) se mobilisent contre la dégradation des conditions de travail engendrée par le nouveau contrat avec Ile-de-France Mobilité, présidé par Mme Pécresse. Selon les dépôts, la grève est suivie à plus de 90 % jusqu’à 100 % pour certains en Ile-de-France. Les salariés sont très en colère : depuis l’ouverture à la concurrence des lignes, la pression à baisser les tarifs pour répondre aux appels d’offres se répercute sur les conditions de travail : augmentation du temps de travail, cadences infernales, suppression progressive du temps de pause, le tout accompagné d’une baisse de rémunération. Après 20 jours de grève, le mouvement continue et s’étend, au-delà de la région parisienne, à  Lyon, Dijon, Grenoble, Reims… Les mêmes menaces pèsent sur les salariés de Keolis, la RATP ou encore la SNCF, la mobilisation interprofessionnelle du 5 octobre appelée par l’intersyndicale CGT/FO/SUD/FSU pourrait être suivie par des cheminots avec la CGT et SudRail. Sur revolutionpermanente.fr/ 

 

Reporterre ne cèdera pas

 

L’essence du journalisme c’est non pas parler sur des plateaux télévisés, non pas multiplier les commentaires, non pas arranger des dépêches, des rapports et des communiqués, mais aller sur le terrain, écouter, interroger, observer, éprouver la réalité physique et humaine des situations, et puis raconter… C’est pour cela que nous nous appelons Reporterre : être les reporters de la Terre… à Notre-Dame-des-Landes, à Sivens où Rémi Fraisse a été tué, pendant la contestation de la loi Travail, dans les entrepôts d’Amazon ou sur une piste d’aéroport… Le 26 juin 2020, alors que le journaliste de Reporterre Alexandre-Reza Kokabi faisait son travail d’informer en pénétrant à la suite d’activistes du climat sur une piste de l’aéroport d’Orly ; interpellé par la police, il a subi 10 heures de garde à vue. Et comme si cela n’avait pas suffi, un représentant de l’Etat veut maintenant lui infliger une amende de 750€. Peut-être les autorités pensent-elles intimider un média indépendant, sans actionnaire, sans publicité, libre d’accès. Elles se trompent. Reporterre existe parce que plus de 37 000 lectrices et lecteurs soutiennent son travail d’information. Nous ne cèderons pas à l’intimidation parce que la liberté est ici en jeu, pas seulement celle du quotidien de l’écologie, mais celle de tous les reporters. Reporterre refuse donc de se plier à cette atteinte au droit d’informer, ne payera pas cette amende et soutient son journaliste dans son refus de la payer… Nous allons déposer un recours hiérarchique auprès du ministre de l’Intérieur. Si celui-ci n’annulait pas la décision, nous contesterions la sanction par la voie juridique. Hervé Kempf, rédacteur en chef sur reporterre.net

 

Namibie

 

C’est presque passé inaperçu. L’Allemagne a finalement consenti à reconnaître, le 8 mai dernier, sa responsabilité dans le génocide du peuple namibien et ce, par un timide pardon.

Il a fallu 5 ans de tractations laborieuses pour que le gouvernement allemand parvienne à émettre cette repentance a minima et consentir à une aide de 1.1 milliard d’euros. Pingre Mme Merkel ! Elle sera versée sur 30 ans... à la condition toutefois que les Namibiens ne permettent aucune demande d’indemnisation individuelle des familles.  

 

Rappel de « l’expérimentation » de l’extermination

 

1884 – L’Allemagne entreprend la colonisation de ce pays qui durera jusqu’en 1915. A partir de 1904, les Namibiens se révoltent, 60 000 Hereros, soit 7 % de la population, ainsi que 10 000 Manas, sont fusillés. Des milliers de femmes, d’hommes et d’enfants sont exilés dans le désert, réduits à la famine et à l’esclavage, dans des camps de concentration… avant l’heure.

 

A la fin de la 1ère guerre mondiale, la SDN ne trouve d’autre solution que de placer la Namibie sous le protectorat de l’Afrique du Sud, raciste, qui la jouxte. Le peuple namibien poursuivra sa lutte contre la colonisation et l’apartheid.

 

Son indépendance n’a été reconnue qu’en 1990. Ce pays s’est, depuis, développé : l’eau et l’électricité sont désormais accessibles à 80 % de la population avec nombre de centrales solaires et d’éoliennes. Les grandes puissances lorgnent sur les ressources minières (uranium, cuivre, argent, diamants). Les firmes allemandes sont en première ligne, surtout depuis la chute du cours des matières premières. La sécheresse qui a sévi en 2017-2018 a fragilisé ce pays qui, face au chômage, a mis en place une allocation universelle.

 

La lutte des peuples continue.

 

Gérard Deneux, le 22.09.2021 

 

Méthanisation.

 Il est urgent de stopper la fuite en avant

 

Le 20 décembre 2018, la Confédération paysanne de l’Orne a mené une action sur les dérives de la méthanisation en investissant un « tas de maïs pourri » appartenant aux SCEA (société civile d’exploitation agricole) de Cohon et Monsterleet. Cette action pointait l’utilisation de surfaces agricoles, ici le maïs, et l’accaparement des terres sur Alençon par ces deux sociétés qui ont aussi des exploitations dans le nord. En 3 ans, les dérives dans les différents projets émergent partout en France. Accaparement du foncier, gestion des digestats, risques technologiques, enjeu de transmission des fermes… Les problèmes soulevés par la méthanisation sont nombreux. La confédération paysanne a adressé à la ministre de la transition écologique, Pompili, une demande de moratoire sur les futurs projets afin de réaliser un bilan de l’existant. Il a récolté une fin de non-recevoir. La méthanisation peut être pertinente dans certains cas à condition que le projet soit adapté et dimensionné à la ferme et aux ressources disponibles dans un territoire proche, sans intégrer des cultures spécifiquement cultivées pour le méthaniseur. Il est urgent de stopper cette fuite en avant. L’argument du « complément de revenu » avancé par les pouvoirs publics qui subventionnent à grands frais ces projets, est fallacieux. C’est d’une juste rémunération du travail que fournissent les paysans pour produire de l’alimentation que nous revendiquons. Ils n’ont pas besoin d’un complément de revenu. Ils ont besoin d’un revenu !  https://www.confederationpaysanne.fr/

 

 

ETE 2021 : COUP DE CHAUD À CUBA !

 

Nous publions, ci-après, le reportage sur Cuba envoyé par un de nos abonnés. Son texte, très détaillé sur la situation, nécessite une publication sur deux numéros. La 2ème partie portera plus précisément sur la gestion, notamment, de l’économie et sur le mouvement de révolte manipulé par les Etats-Unis.

 

18 juillet 2021 : 7 h du matin ! Le jour de lève sur le Malecon de la Havane, entre le quartier du Vedado et le Golfe du Mexique, à tout juste 140 kilomètres au sud des premiers cayos de Key West, Floride, Etats-Unis. Dès 5 du matin, en ce dimanche, les bus et les camions ont déversé leur flot de militants des corps constitués, de l'UJC (jeunesse communiste), de la FEU (les étudiants), syndicats, travailleurs, ouvriers, employés invités à appuyer la Révolution et ainsi relayer l'appel du Président de la République Diaz Canel Bermudez le dimanche précédent. La foule est compacte, les Caballitos (Police motorisée) et la PNR (Police) contrôlent les accès à la tribune officielle, la Seguridad filtre en amont à leurs côtés, il faut montrer patte-blanche, dérouler ses drapeaux, les miens, pour bien montrer que l'on n’est pas un infiltré de “Patria y Vida”, le mouvement d'opposition interne à Cuba. On ne peut pas approcher de la Tribune officielle, sans “credenciales” (références d'appartenance à un corps constitué officiel).

L'endroit n'a pas été choisi au hasard : la Tribune officielle est montée aux pieds de l'imposant  monument dédié aux victimes du Maine, cuirassé américain qu'une très violente explosion envoya par le fond de la Baie de la Havane en 1898, tuant 260 marins de l'US NAVY et “justifia” l'intervention américaine pour “protéger” Cuba et “libérer” l'île du terrible joug de la Couronne espagnole.

 

A quelques mètres de la Tribune officielle, la statue du père tutélaire de la Nation, José Marti pointe un doigt accusateur en direction de la Représentation américaine et de la Tribuna Impérialista, construite à quelques mètres, sur ordre de Fidel à la suite du conflit autour du petit Elian (enfant cubain balsero, sauvé des flots en 1999 et rendu à sa famille malgré une violente campagne des groupes anticastristes de Miami). Au micro, Gerardo Hernandez, l'un des 5 espions cubains (los Cincos, les 5), arrêtés par le FBI en 1998 avec ses camarades et libéré fin 2014 sur fond d'échange mutuel d'espions  dans le cadre du réchauffement orchestré par Obama ; député et nouveau coordinateur en chef des CDR (Comité de Défense de la Révolution), il rappelle la constante politique de déstabilisation américaine devant Raùl Castro que les réseaux sociaux avaient annoncé en fuite au Venezuela, rien moins que cela ! Le Généralissime n'a pas pris la parole, sa seule présence ayant suffi pour rappeler à la Nation qu'il était toujours là, bien en place. Raùl à Cuba, c'est l'armée, le combattant de la Sierra, le communiste formé par le KGB, le Castrisme !

 

Le Président Diaz-Canel  prit la parole à son tour pour expliquer que le soulèvement du 11 juillet 2021 n'était pas le fruit du hasard mais une manipulation venue de l'extérieur, des Etats-Unis, et que sa technicité avait nécessité le recours à de puissants algorithmes. Il exposa point par point la chronologie des événements, dénonçant les cyber-attaques contre les organes officiels comme Granma, Juventud Rebelde (journaux officiels) ou Cubatedebate (site internet officiel) parlant ainsi de “guerre non conventionnelle et de bombardement médiatique” avant de terminer sur les vaccins Cubains.

 

Les méthodes dénoncées par Diaz-Canel ont évolué technologiquement mais le fond reste le même. Ainsi dans la chaleur écrasante d'août 1994, Radio Marti, radio financée directement par la CIA et émettant depuis la Floride, avait appelé le peuple de la Havane à descendre sur le Malecon en promettant l'arrivée d'une flottille qui viendrait les emmener vers la terre promise de l'oncle Sam ! Mensonge éhonté, bien sûr ! A cette époque, il avait fallu que Fidel descende en personne de sa Lada blanche et vienne, seul, à la rencontre des manifestants qu'il avait “retournés” en moins de 10 mn. Mais Diaz Canel n'est pas Fidel... et les BMW ont remplacé les Lada !

 

La situation économique ressemble fort à celle des années 90, la célèbre “Période Spéciale”  due à la chute du Mur de Berlin. Certes, la Russie continue à appuyer Cuba au nom du passé commun mais son soutien a fortement diminué. La Chine s'est rapprochée de Cuba mais son appui reste limité... par peur de froisser le voisin américain et pour éviter un prétexte qui permettrait aux USA de “bombarder Cuba” selon le voeu du Maire de Miami en ce mois de juillet 2021 ?

 

La manifestation est un succès, le régime castriste a pu montrer qu'il était capable de mobiliser et que la majorité des citoyens était toujours en faveur de la Révolution. D'autres rassemblements ont eu lieu dans les villes importantes du pays, Camagüey, Santiago, Bayamo, Santa Clara...

 

Les révoltes du 11/07/2021

 

Retour sur le 11 juillet 2021. Le Président Diaz Canel est en visite dans un quartier excentré de la capitale. Il est venu rencontrer les habitants. Il semble qu'il y ait de la friction dans l'air, le quartier est quelque peu rebelle. Les plans serrés de la TV officielle le montrent marchant au milieu de ses gardes du corps et d'officiels. On sent une sorte de tension pour un président venu à la rencontre du peuple. Il faut dire que les réseaux sociaux redoublent les appels à la déstabilisation depuis plusieurs jours. Pourtant, au même moment, un élan de générosité s'était installé sur la toile et plusieurs propriétaires de véhicules privés cubains mettaient, gratuitement, leur moyen de transport à la disposition des services de santé.

 

Les soulèvements se propageant dans de nombreuses villes du pays (ce qui est nouveau), Diaz Canel avait appelé les Cubains à descendre dans la rue pour défendre la Révolution. Pourtant la  Plaza de la Revolucion, dont la Police et la Seguridad contrôlaient les accès, était restée étrangement déserte !  Je me rends devant la Télévision Nationale ICRT Calle 23, en face du Habana Libre, l'ancien Hilton. Pour un endroit stratégique qui serait tombé aux mains des insurgés, selon certains ahuris de Facebook, l'ambiance est méga calme, les journalistes, hommes de radio et de TV ainsi que quelques artistes venus apporter leur soutien au régime, discutent tranquillement. Cependant, dans certains quartiers populaires, l'ambiance est toute autre ! Pillage de magasins d'Etat en MLC notamment à Mantazas où les pillards emportent tout, matelas, systèmes d'air conditionné, cuisinières, victuailles et parfois cassent sans rien voler. Une ménagère de 50 ans, à qui l'on donnerait le bon dieu sans confession, hurle sur Facebook que des manifestants ont pris l'Hôtel de Ville de Camaguey, l'une des plus grandes villes du pays, une ville assez riche par rapport à d'autres. Un autre “post” Facebook montre des policiers à moto fuir devant des manifestants dans cette même ville de Camagüey ! A la Gûinera, un quartier excentré de la Havane, une voiture de police est renversée, les manifestants la piétinent ! Images désastreuses pour le régime !? Certains défilés, calmes, appellent à plus de “libertad” (liberté), d'autres dénoncent les pénuries.

 

Mais comment en est-on arrivé là ?

Alors que s'est-il passé ces dernières années et ces derniers mois ? Le rapprochement opéré par Obama dès 2014  avait ouvert de nouvelles perspectives et l'arrivée les mois suivants de paquebots ou d'avions remplis de touristes notamment américains, au coeur de la capitale, avait reboosté l'activité économique, dans le secteur étatique mais aussi dans le domaine entrepreneurial privé. Seulement, Trump, pour des raisons purement électoralistes, a bien pris soin de défaire tout ce qui pouvait être défait au niveau des relations cubano-américaines. Petit rappel, les fameuses ondes perçues par le personnel de l'Ambassade américaine en 2016 avaient été le prétexte grotesque d'un durcissement du gouvernement américain. Pourtant, Raul Castro alors Président de la République avait invité le FBI à venir enquêter sur le sol cubain avant d'essuyer le refus du Département d'Etat. Forcément ! Le Trésor américain a alors nettement durci le ton au niveau des remesas (envoi d'argent depuis les USA vers Cuba) et les restrictions de voyage vers l'île crocodile s'étaient tellement renforcées qu'elles avaient de quoi décourager le touriste yankee n'ayant pas de famille à Cuba. Malgré cela, le tourisme canadien et européen, accessoirement russe et chinois, permettait de maintenir Cuba  la tête hors de l'eau, tout comme l'envoi de médecins à travers le monde. Cela ne pouvait pas durer et la pression s'est encore accentuée sur le secteur bancaire international. Ainsi, le 30 juillet 2020, le site cubain gouvernemental ACN indiquait que la banque d'affaires cubaine HAVIN BANK LTD (Havana International Bank Ltd), reliée directement à la Banque Centrale Cubaine et qui opérait depuis  1973 au Royaume-Uni avait été mise sur la liste noire des banques par l'OFAC (Officine chargée du contrôle des activités étrangères dépendant du Trésor américain) parce qu'en relation avec des “activités comme le terrorisme et le narcotrafic” ! FAKE NEWS ! Le Secrétaire d'Etat américain  pour les affaires latino-américaines déclarait ainsi en juillet 2020 : “ Nous devons restreindre les autres sources financières clés de façon à forcer le régime à affronter les déficiences de son modèle et permettre plus de liberté à son peuple” (Cubanews, 07/2020). La ligne américaine reste claire : tout contact avec cet établissement au Royaume-Uni et à travers le monde entraînera des sanctions et des poursuites et amendes salées du Trésor américain, et ce, au nom de la fameuse extra-territorialité des lois américaines ! En clair, l'application de la loi du plus fort ! Cuba a dû acheter deux petits tankers fin 2019 car certains armateurs ne voulaient même plus déverser leurs cargaisons de pétrole à Cuba.

 

La claque du COVID !

L'enthousiasme suscité par le développement économique notamment pour les personnes louant des chambres aux étrangers ou ayant des restaurants privés (commerce qui peut s'avérer très lucratif pour certains malgré la concurrence) avait fait naître beaucoup d'espoir vite douché par TRUMP puis par le COVID19. Le virus, malgré les précautions prises par le gouvernement cubain avait fini par rentrer dans le pays en avril 2020 ! Sa propagation était assez lente jusqu'au dernier trimestre 2020 car le pays avait fermé ses portes à de nombreux pays infectés et avait annulé ou restreint drastiquement les vols vers l'Europe. Malgré les mesures de 7taine obligatoire peu respectées par  les voyageurs assignés à domicile,  les consignes quotidiennes du Docteur Duran, porte-parole du MINSAP (Ministère de la Santé) et ses propos accusateurs vis-à-vis des touristes étrangers, la transmission exponentielle autochtone du virus n'a pu être évitée. Il faut dire qu'avec plusieurs mois de retard dans la mise au point des vaccins cubains, des queues de 500 personnes pour aller acheter du pain ou jusqu'à 2 000 pour acheter du poulet, il était difficile d'éviter la propagation quasi générale du virus et ce, malgré le port du masque obligatoire en extérieur (y compris dans les véhicules), un couvre-feu à 21 h à la Havane, voire à 18 h, et la fermeture des commerces à 13h dans d'autres provinces. Les plages havanaises, exutoire naturel pour les populations des quartiers pauvres de la Havane durant l'été aux températures souvent écrasantes, sont restées fermées.

 

L'interdiction des déplacements inter-provinces ont eu pour conséquence une chute drastique de la production agricole nationale. Selon certaines sources, la production cubaine de haricots, si prisés par les Cubains, a chuté de -49%, (-90% selon d'autres sources), le riz -47%, le porc – 45%, les légumes -23%. De plus, avec les difficultés d'approvisionnement liées au transport mondial, la hausse des prix des matières premières, la situation intérieure est devenue critique.

 

à suivre dans le prochain numéro...

 

Moncada, 11.09.2021