Rouges de colère car les classes populaires ne doivent pas payer la crise du capitalisme.



Verts de rage contre le productivisme qui détruit l’Homme et la planète.



Noirs d’espoir pour une société de justice sociale et d’égalité


lundi 3 octobre 2022

 

Expulser le locataire de l’Elysée ?

(éditorial de PES n° 86)

 

C’est la seule question qui vaille d’être posée à moins d’accepter qu’il reste aux commandes de l’Etat jusqu’en 2027. D’ores et déjà, il est possible de le neutraliser, de l’empêcher de mettre en œuvre ses funestes « réformes » de l’assurance chômage et du recul de l’âge de la retraite à 65 ans. Ce qui compte pour lui, ce Président des ultra-riches, c’est d’honorer sa signature à la Commission Européenne, consistant à promettre des mesures de réduction de la dette. Peu lui importe le sondage indiquant que plus de 70 % des Français sont opposés à la contre-réforme des retraites ! S’il a déclaré être prêt à passer en force en court-circuitant tout débat, en recourant à l’article 49-3 de la Constitution, dans son propre camp, on s’exclame  « Casse-cou, le peuple va s’insurger ! » Bayrou et consorts lui suggèrent la multiplication des concertations-bidons, de faire preuve de pédagogie vis-à-vis de ces Gaulois réfractaires qui ne comprennent rien, de susciter le ralliement de la droite et de l’extrême droite et de syndicats en quête d’être les interlocuteurs privilégiés de l’Etat afin de l’accompagner dans sa politique néolibérale... 

 

Si le mouvement social ne se contente pas de déambulations rituelles qui sont autant de dérisoires suppliques au monarque antirépublicain, l’expulsion du locataire de l’Elysée deviendrait possible. Car antirépublicain, il l’est. La privatisation des services publics, l’état lamentable des hôpitaux et de l’Education nationale, sont autant de preuves que lui et ses prédécesseurs sont étrangers à la chose publique. Et plus qu’hier, il y a urgence à renouer avec l’esprit de Commercy, avec ses débats démocratiques en assemblées générales, avec l’éclosion de ces comités des ronds-points et de la gilet-jaunisation de la rue, pour qu’ils prennent droit de cité dans les quartiers, les usines et les bureaux. C’est là, la seule perspective de conscientisation politique capable de déjouer la lepénisation des esprits.

 

Il s’agit, en effet, de transformer les revendications à caractère économique en aspirations politiques et ce, dans la pratique active d’un mouvement de masse. L’insoumission doit se généraliser sinon la désespérance prévaudra et elle se réfugiera dans l’abstention ou dans le dévoiement vers l’extrême-droite néofasciste qui, tout en agitant les drapeaux-boucs émissaires de la xénophobie, prône le social-national. L’exemple de l’Italie est probant à cet égard : les politiques néolibérales conduites par une gauche de droite puis par la droite extrême, laissent se développer la peste brune. En fin de compte que ce soit Orban le hongrois ou Meloni l’italienne, ils finissent tous, pour les intérêts du capital, par adopter, au sein de leur pays, des politiques austéritaires et autoritaires tout en tentant de rester au sein de l’Union européenne et dans le bloc atlantiste.

 

Dans l’immédiat, si un tel mouvement voyait le jour, cette insurrection des consciences devrait exiger, obtenir le blocage des prix de produits de première nécessité, le retour pour tous au tarif réglementé de l’électricité, la fin du marché de l’énergie, la restauration des prérogatives des entreprises publiques, l’imposition des superprofits des actionnaires, la pénalisation des spéculateurs… Plus généralement, il faut répandre l’idée que la justice sociale, fiscale et environnementale, passe par la revendication de l’égalité réelle, la prévalence des biens communs (eau, éducation, santé…). En d’autres termes, un nouvel imaginaire construit par en bas, doit s’imposer. A l’opposé de la concurrence et de l’individualisme égoïste, l’entraide et la coopération doivent l’emporter. Cette nouvelle hégémonie à construire passe par le changement du mode de production et de consommation, la relocalisation des productions industrielles et agricoles, la construction d’une société de sobriété, l’extinction de la propriété lucrative. 

 

Mais, encore une fois, dans l’immédiat, face aux dangers qui menacent, la solidarité active avec les peuples en lutte contre les dictatures et la guerre devraient se traduire par l’organisation d’un mouvement anti-impérialiste. Il est grand temps que cela change avant qu’il ne soit trop tard.

 

GD, le 28.09.2022   

 

 

Le principe

nous sommes là

au bord du chemin

à regarder faire

ceux qui ont su y faire

      qui nous narguent du haut de leur

             pyramide d’argent

      qui nous accusent de prétention

 

nous sommes là

seuls

au bord de la route

fouillant l’horizon

en quête d’un raccourci-illusion

                d’un passage-mirage

                d’un tunnel impossible

 

nous sommes là

nous

devant l’infini du parcours

innombrables

impensables

insensés

têtus

comme des poissons vivants

              jetés sur les braises

prêts à crever sans céder

 

Pedro Vianna

28.VIII.1984

in Brisures, en toute nudité

http://poesiepourtous.free.fr

 

 

Sortir du labyrinthe ?

 

L’article qui suit se propose de revenir sur un certain nombre de questions qui ont animé les discussions lors de la dernière réunion du comité de réalisation de notre publication. Elles ont trait à la définition, ou plutôt, à la caractérisation du moment historique que nous vivons. Face aux crises multiples auxquelles est confrontée « l’humanité », des pseudo-solutions, des impasses régressives, des révoltes se multiplient sans que l’on puisse apercevoir la sortie du labyrinthe dans lequel nous sommes enfermés. Les prises de position qui suivent sont un appel à l’échange, car il semble bien que, pour l’essentiel, la conscience et la compréhension de l’évolution heurtée de notre monde retardent l’accélération de l’Histoire qui est notre lot commun. Nos espérances surgissant lors de chaque vague de mobilisation massive, sont généralement suivies de déceptions. Il en a été ainsi lors des printemps arabes et des répressions qui les ont suivis pour ne prendre que cet exemple. Mais l’on pourrait tout aussi bien évoquer l’échec de la Constituante au Chili et plus généralement les impasses dans lesquelles se sont engouffrés les mouvements altermondialistes, voire les faux espoirs de coalitions hétéroclites menées par le Parti des Travailleurs au Brésil. Il est moins question, ici, de revenir sur ces expériences que de tenter de saisir la gravité des antagonismes caractérisant les rapports de forces mondiaux face aux catastrophes annoncées : le dérèglement climatique, la crise de la mondialisation du capitalisme financiarisé, les confrontations de blocs de puissance, la guerre en Ukraine. Ces antagonismes peuvent-ils être résolus en faveur des classes ouvrières et populaires, autrement dit, quels sont les principaux obstacles à la rupture avec le capitalisme dans des conditions telles que l’émancipation sociale soit possible ?

 

Le dérèglement climatique inéluctable ?

 

Y a-t-il encore des climato-sceptiques après cet été de suffocation où, pour certains, l’enfer de la forêt en flammes se trouvait au bord de leur jardin, pour d’autres ce furent des nuages de cendres, un air plombant, des fissures dans leurs maisons. Des cours d’eau asséchés, des fleuves incapables de refroidir les centrales nucléaires et, pour tous, des températures insupportables. Et ce, avant que ne surviennent des inondations, des pluies de grêle. Tout porte à penser que ce n’est qu’un début, celui du réchauffement et du dérèglement du climat. La situation catastrophique du Pakistan pour ne prendre que cet exemple indique que tous les habitants de la planète sont concernés. Malgré cela, il y a ces docteurs Folamour qui prétendent que la planète sera sauvée par la géo-ingénierie et les nouvelles technologies. « Notre » petit Président qui se veut plein de compassion n’est pas mieux inspiré : le 20 juillet, en déplacement en Gironde, face à 7 000 hectares brûlés, il déclare tout de go « on va refaire la forêt » des Landes. Y planter à nouveau des pins sylvestres, aux fines aiguilles contenant de la résine emplie de térébenthine ? Personne n’a pu lui dire, même à l’ENA, que cette région qui affronte désormais des températures très élevées était, autrefois, un marécage. Pour éviter des méga-feux, il faut qu’elle remplisse cette fonction de zone humide emprisonnant naturellement le carbone, non ? Mais ce serait là aller à l’encontre de l’exploitation intensive de la forêt.

 

Au-delà de cet exemple franco-français, le dérèglement climatique est source de dévastation des forêts, des récoltes, susceptible de provoquer des famines et des migrations massives. Face à un phénomène largement documenté depuis des années par des scientifiques, deux types de « solutions » semblent prévaloir : les grands discours inopérants avec force lobbying des entreprises et pays qui sont de véritables criminels climatiques (1), les gouvernements jouant les pompiers pyromanes pour que rien ne change véritablement. L’autre tendance est plus agressive : face aux migrations qui se multiplient, l’on assiste, d’une part, au durcissement des politiques dites sécuritaires, en fait xénophobes, racistes et liberticides. D’autre part, là où la désespérance est dramatique, dans les pays du Sud, le terrain est propice au développement de fondamentalismes religieux. Bref, extrême droite et djihadisme terroriste semblent avoir des terreaux favorisant leur développement. Y a-t-il une sortie du tunnel ? 

 

Certains ont annoncé une mobilisation de la jeunesse mais elle semble bien timide pour faire advenir un éco-socialisme remettant en cause les modes de production et de consommation du système capitaliste. Les suppliques adressées aux puissants, aux monarques dits républicains et aux pétro-monarques réactionnaires ne suffisent pas. La preuve ? Il suffit d’évoquer les cris indignés des milliardaires, de leurs supplétifs médiatiques, lorsqu’un lanceur d’alerte évoque les tonnes de CO2 déversées par leurs jets privés, sans parler de l’outrecuidance qu’il y aurait à imposer leurs superprofits et l’accumulation de leurs richesses financières et patrimoniales. Plus généralement, le développement du capitalisme surtout depuis ce qu’il est commun d’appeler « la révolution industrielle », c’est-à-dire le recours aux matières fossiles (charbon, pétrole, gaz, uranium), a accéléré l’exploitation de l’homme et de la nature. Il n’y a pas eu de passage des unes aux autres, y compris avec les éoliennes et le solaire, mais accumulation forcenée : l’exemple du charbon face à la pénurie de gaz en Europe en est la preuve.  Désormais, les sources sont suffisamment documentées pour viser la petite minorité qui profite de ce système polluant. Le 1 % les plus riches émet 8 fois plus de CO2 que la moitié de la population la plus pauvre, pour ne citer que ce chiffre.

 

C’est dire que le combat écologiste n’a pas de sens s’il n’est pas aussi un combat pour l’égalité. Il doit se traduire d’abord par l’éradication des privilèges et des accumulations de richesses des milliardaires, des oligarques et par la lutte contre les soutiens dont ils disposent parmi les classes aisées et la médiacratie. Par conséquent, face aux cataclysmes à venir et pour en restreindre la portée, un nouvel imaginaire de vie doit s’imposer, celui de sociétés sobres où les productions satisfont les besoins réels dont la définition doit résulter de délibérations réellement démocratiques. Cette vision ne peut voir le jour que si la propriété lucrative est abolie, que règne la propriété d’usage, qu’à la concurrence et la compétitivité de tous contre tous, succèdent l’entraide et la coopération. En d’autres termes, il s’agit de remettre en cause les rentes immobilières et actionnariales.

 

Est-ce un retour à Keynes qui préconisait l’euthanasie de la finance face à l’ampleur des dégâts qu’elle avait provoquée (crise de 1929-30, fascisme et guerre) ? Il faut aller plus loin. Sauver le capitalisme ne suffira plus. L’histoire a démontré qu’il finit par resurgir. En fait, une fois les désastres de la 2ème guerre mondiale surmontés, les marchés nationaux saturés…, la financiarisation a repris le dessus.

 

Mondialisation financière et crises

 

L’on est peut-être à l’orée d’une fin de cycle sans savoir comment en sortir. La « mondialisation heureuse » tant vantée dans les années 1980-90 s’est transformée en son contraire. Certes, cette période correspond, dans un premier temps, à un essor fulgurant des forces productives et à un accroissement considérable du prolétariat (2). Il s’est accompagné également, dans les pays centraux, de délocalisations industrielles et du développement du précariat, y compris dans les services. Ce fut d’abord plus ou moins indolore dans la mesure où les produits à bas coût, provenant des pays du Sud, maintenaient un consumérisme de bon aloi. En effet, les politiques néolibérales ont été mises en œuvre après avoir déréglementé la circulation du capital, facilitée, amplifiée par l’utilisation des nouvelles technologies de l’informatique. Elles se sont attaquées à la réduction du prix de la force de travail et aux prestations sociales (en restreignant le « salaire différé » généré par les cotisations ouvrières et patronales), au code du travail, aux conditions d’indemnisation du chômage… Il s’agissait pour tenter de remporter la « bataille pour la compétitivité », de modifier en profondeur la « répartition des richesses », en dopant le capital et ses agents (baisse de la fiscalité, crédit d’impôts…). Cette course effrénée au « moins disant » social » et fiscal dans laquelle furent entraînés les différents pays, y compris au sein de l’UE et sous la tutelle du dollar, s’est traduite par la réapparition de crises économiques et financières, propres au système capitaliste. En effet, se sont répétées, dès la fin des années 1990, des crises dans les pays de la périphérie (exemple : crise asiatique en 1997) jusqu’à celle de 2007-2008 affectant les pays centraux et donc, toute la planète de la finance capitaliste. Sans revenir sur la manière dont elle a pu être relativement contenue par l’endettement des Etats pour sauver les banques et les entreprises, force est de constater que désormais, il est courant d’évoquer une possible récession, c’est-à-dire une chute brutale de la production, et donc, sans que cela soit précisé, un effondrement des cours de la Bourse et des crises bancaires (quoique la situation au Liban interpelle).

 

Le modèle néolibéral a pu d’autant plus s’imposer qu’il ne trouvait plus face à lui de modèle alternatif, les forces politiques dites de gauche s’étant ralliées à cette nouvelle donne et même, suite au coup de force de Reagan et Thatcher, s’en faisant les instigateurs zélés (Mitterrand dès 1983 et l’Allemagne de Schroeder ensuite…). Ce tournant néolibéral  n’aurait pas pu prendre cette ampleur sans l’effondrement de l’URSS, la stratégie du choc qui fut employée (3) et la conversion de la Chine au capitalisme, dès le règne de Deng Tsao Ping, puis son entrée à l’Organisation Mondiale du Commerce. 

 

Ironie de l’histoire : ce vaste continent qui, selon les stratèges US, devait devenir l’atelier du monde, accepter la suprématie états-unienne, s’est en quelques années transformé en rival taillant des croupières aux Etats occidentaux. La conquête concurrentielle des marchés s’est transformée en guerre économique sur fond de relance de la course aux armements, de discours bellicistes et de recours aux sanctions imposées aux régimes récalcitrants sans pourtant, bien au contraire, que prévale la pacification des relations internationales. Aux pays qui s’enfoncent dans la crise en recourant à l’endettement excessif jusqu’au défaut de paiement, le système capitaliste à deux têtes offre deux réponses différentes mais similaires. Le recours au FMI et à la Banque Mondiale qui, sous forme de prêts et de « conditionnalités » (destruction des services publics ou ce qu’il en demeure, spécialisation économique…) renforce l’assujettissement néocolonial de ces pays aux capitalistes occidentaux. De l’autre, sous l’impulsion du Parti du Capitalisme chinois (PCC), la construction d’infrastructures, endettant les pays, qui, s’ils ne peuvent rembourser le capital investi, permet à l’Etat chinois de se les approprier. C’est donc ce cadre d’affrontement larvé entre les deux puissances mondiales dominantes et de relatif déclin étatsunien qu’ont émergé d’autres blocs de puissance (Russie, Iran, Turquie, pétromonarchies…). Face aux convulsions que provoque l’extension du capitalisme, les inégalités engendrées, la dépendance assurée le plus souvent par le soutien procuré aux dictatures néocoloniales,  les révoltes et leur répression se multiplient, suscitant même des guerres entre puissances rivales qui s’ingèrent dans ces conflits meurtriers (Syrie, Libye, Yémen) quand elles ne les provoquent pas directement ou indirectement.

 

Les soubresauts de l’histoire récente, où les capitaux naviguent à la vitesse de la lumière alors même que la planète risque d’en manquer, ont fait apparaître des personnages fantasques ou peu recommandables qui prétendent instaurer une nouvelle « gouvernance » à leur convenance. Mais les Trump, Biden, Xi, Poutine, Bolsonaro, Boris Johnson et les pétro-monarques MBS, MBZ et autres ayatollahs, ne sont peut-être que des prémices plus inquiétantes. Au Nord comme au Sud, l’obscurantisme, qu’il soit évangéliste ou djihadiste, gagne du terrain, tout comme la montée du social-nationalisme chauvin, ce qu’il est convenu d’appeler, sous forme euphémisée, le post-fascisme. Peut-on accepter que la sortie du labyrinthe, de ces crises qui s’approfondissent, se traduise par la guerre entre puissances concurrentes ? N’est-ce pas déjà le cas avec la guerre en Ukraine ? Force est de constater qu’aucun mouvement anti-guerre, anti-impérialiste ne surgit. Chacun choisit son camp derrière son gouvernement…Non ?

 

Après la conquête des marchés, la conquête de territoires par la guerre ?

 

La mondialisation qui s’est opérée dans les années 1980/1990 a été vécue comme une victoire sans partage des USA contre ce qu’il était convenu d’appeler, le communisme. Si la croyance s’est répandue, à l’époque de la « superpuissance » étatsunienne que la Russie finirait par admettre cette influence sans partage, l’évolution a démenti ce pronostic. L’empire construit sous le règne de Staline, maintenu vaille que vaille jusqu’à l’époque de Brejnev, s’est effectivement effondré, puis a été progressivement grignoté. Les tentatives de restauration sous l’égide de Poutine se sont manifestées sous les formes les plus violentes, notamment en Tchétchénie et en Géorgie. La guerre en Ukraine était-elle pour autant inéluctable ? Rien ne le laissait supposer à l’origine bien que lesdites « révolutions orange », l’extension de l’OTAN, étaient autant de marques de la duplicité occidentale, tout particulièrement étasunienne. A Gorbatchev, puis à Eltsine, il avait été promis que l’OTAN ne s’étendrait pas après la disparition du pacte de Varsovie. Poutine, lui-même, lors de son premier mandat, souhaitait intégrer l’espace européen et l’OTAN ! Mais ce qui était inscrit dans l’effondrement de l’URSS c’était l’émergence d’oligarques ayant accédé à ce statut par le pillage et l’accaparement de biens publics. En Ukraine, restant provisoirement dans le giron russe, s’opposaient deux clans d’oligarques, les pro-russes et les pro-occidentaux sur fond d’une corruption sans égale. Ce pays, à l’origine, de la Russie tsariste, devait d’après la caste dirigeante russe rester sous sa dépendance. Sans revenir sur les différentes péripéties ayant conduit à l’invasion russe et à l’occupation d’une partie du territoire ukrainien après l’échec des accords de Minsk en 2014, force est de constater, contre les prétendus experts occidentaux, que les mythes diffusés sont devenus rapidement obsolètes : Poutine le stratège, joueur d’échec, celui qui n’oserait pas envahir l’Ukraine, l’armée russe qui écraserait très vite l’armée ukrainienne… En fait, l’opération éclair contre Kiev s’est soldée par un échec, l’extension au Sud de l’Ukraine piétine, vacille….

 

En fait, aucune leçon n’a été tirée : un pays agressé, s’il se défend et mobilise une grande partie de sa population, finit par l’emporter, à moins que l’agresseur ne l’écrase par une supériorité numérique et militaire sans égale. Les militaires russes ont-ils lu Machiavel, Clausewitz, Mao Tsé Toung ou Giap ? 180 000 Russes, pas très motivés, peuvent-ils battre plus de 300 000 Ukrainiens disposant d’armes sophistiquées occidentales ? Poutine pouvait-il ignorer que, depuis des années, sans être dans l’OTAN, cette organisation dispensait formations et vendait des armes en quantité à l’oligarchie ukrainienne, surtout depuis ladite « révolution » de Maïdan.

 

Quand la guerre est déclenchée, seule la paix des cimetières peut le plus souvent l’arrêter. Le régime poutinien ne peut perdre la face. Il est résolu à entraîner sa population dans la guerre. Certes, en état de faiblesse, il doit le faire sous couvert d’une « opération spéciale » de courte durée, antinazie en apparence, puis d’une mobilisation partielle de réservistes qui rafle largement tous les potentiels conscrits. Le peuple russe peut-il arrêter cette fuite en avant, en tout cas, pas par la fuite de certains, les plus aisés, dans les pays voisins. La caste qui soutient Poutine peut-elle se diviser et le chasser du pouvoir ? Une défaite militaire en Ukraine de l’armée russe peut-elle se transformer (comme en 1905 lorsque le tsar a subi un échec retentissant contre l’armée japonaise) en surgissement du peuple russe sur la scène publique ? Autant d’interrogations qui, pour l’heure, sont des supputations. Tout laisse penser, à ce jour, en la poursuite de la guerre meurtrière avec toutes les conséquences qu’elle produit : pénuries, sanctions, contre sanctions… Ce qui est sûr en revanche, c’est que cette guerre, se superposant aux crises écologique, économique et financière, confère à la situation déjà délétère un caractère mortifère : inflation, hausse des taux d’intérêt, spéculation sur les dettes, importation à grands frais de gaz GNL (refroidi à moins 160 °, transporté par conteneurs, regazéifié dans des plates-formes industrielles à construire… !).

 

Si les Etats-Unis se réjouissent de pouvoir exporter leur gaz de schiste en surplus, la planète, si elle possédait une conscience, ne s’en réjouirait pas. Les pays de l’OPEP, même suppliés, ne veulent pas produire plus pour vendre moins cher, bien au contraire. Et l’on rouvre les mines de charbon et les centrales thermiques utilisant cette énergie fossile, après avoir tout misé sur le marché, et tout particulièrement celui de l’énergie, notamment l’électricité. L’Allemagne libérale nationalise son entreprise de distribution de gaz, la France néolibérale est fort dépourvue après avoir créé de toutes pièces un marché de l’électricité, scindé et affaibli EDF. Elle est acculée, prête à organiser la pénurie face au nombre de ses centrales nucléaires à l’arrêt. L’Union Européenne, qui risque de se désagréger, a sorti son plan anti-fragmentation pour éviter le pire… celui du repli nationaliste et fascisant. Le cheminement dans le labyrinthe du capitalisme conduit à l’impasse du néofascisme, autrement dit, à la certitude de ne pas en sortir. 

 

En sortir vraiment, est-ce possible ?

 

Avant de souligner une série d’obstacles qui obstruent les possibilités de sortir du labyrinthe, une citation de Marx peut éclairer le chemin qui reste à parcourir : « Les hommes font leur propre histoire (mais) ils ne la font pas au gré de leur initiative, ni dans des circonstances librement choisies par eux ; ils sont manœuvrés par les circonstances du moment telles que les ont créés les évènements et la tradition. Les traditions de toutes les générations passées pèsent comme un cauchemar dans le cerveau des vivants ».

 

Les répercussions plus ou moins déformées de l’histoire, telles qu’elles imprègnent les cerveaux, créent une opacité telle que le nouveau peine à apparaître en pleine lumière.

 

La résurgence de l’obscurantisme au Moyen-Orient ou aux Etats-Unis ainsi qu’en Europe, sous les formes diverses du wahhabisme de l’Arabie Saoudite, de l’évangélisme aux Etats-Unis, en Amérique latine, voire en Europe dite chrétienne, amène à constater les difficultés rencontrées par le mouvement d’émancipation. Dans la même veine, la religion laïcarde intolérante et hypocrite, celle qui condamne les ex-colonisés tout en commerçant avec les religieux d’Arabie Saoudite, déforme la compréhension de la réalité. Dans nombre pays du monde, la colonisation de peuplement a marginalisé, discriminé les populations indigènes. Qui plus est, l’importation d’esclaves africains a encore accentué les divisions à caractère ethnique. L’Amérique latine est emblématique à cet égard.

 

Les impasses réformistes électoralistes, les alliances contre nature, sont également des obstacles qui restent à lever. Le suffrage universel ne possède pas de vertu magique, il en est de même pour les suppliques aux monarques républicains, même s’ils prennent la forme de manifestations de rues rituelles. Que ce soit au Brésil de Lula, au Chili de Boric après l’échec de la Constituante, l’histoire récente pullule d’expériences négatives ou tragiques. Elles manifestent à des degrés divers que les classes ouvrières et populaires n’ont pas réellement pris leur destin en main pour supplanter définitivement les classes dominantes qui les assujettissent. C’est, en d’autres termes, dire qu’un mouvement électoral, gazeux, un chef charismatique, sont de fait des obstacles à l’organisation patiente, démocratique faisant prévaloir une nouvelle hégémonie politique et plus largement culturelle. Les activistes, les révolutionnaires doivent par conséquent faire preuve d’une longue impatience pour comprendre et faire comprendre la réalité avant qu’il ne soit trop tard. Qu’ils le reconnaissent ou pas, leur volonté repose sur une croyance, celle de l’intelligence et de la mobilisation pratique du plus grand nombre car le pire est toujours possible. Les peuples italien et allemand se sont ralliés à Mussolini et à Hitler. Le peuple russe a accepté la dictature stalinienne. Les résistants, dans leur immense majorité, malgré tout leur courage, sont restés aveugles face aux procès de Moscou des années 1930/1950, à la signature du pacte germano-soviétique, au partage du monde initié à Yalta…

 

Et pourtant, il est plus que temps de tout recommencer, on n’a plus le temps de tergiverser, il est grand temps que cesse ce cours des choses pour que puisse commencer autre chose. Afin d’éviter le chaos qui se profile, le temps est venu de faire advenir l’imprévu.

 

Gérard Deneux, le 26.09.2022

 

Pour en savoir plus, lire :

(1)   Criminels climatiques de Mickaël Correia, ed. la Découverte

(2)   Un pur capitalisme de Michel Husson, ed. Page deux

(3)   La stratégie du choc de Naomi Klein, ed. Actes Sud

 

 

 

 

 

Au Royaume Uni, un automne de colère ?

 

Le Royaume Uni, classé « modèle » du néolibéralisme, est touché par la crise. Après un Brexit éprouvant qui lui aurait fait perdre 3 à 4 % de son PIB annuel, il subit, plus vite que d’autres pays européens, les effets de la crise entrainant une hausse de tous les prix, plus particulièrement depuis le 1er avril 2022 « le vendredi sombre » où les factures de gaz ont augmenté de 50 %, en moyenne. Les taxes sur le logement augmentaient de 3.5 % et les « charges » sociales sur les salaires de 1.5%. Puis se sont ajoutées les hausses sur les produits alimentaires, l’hygiène ainsi que celles de l’électricité et du carburant. Dans ce contexte, l’ultralibérale Liz Truss, devenue la 1ère ministre, annonçait encore plus d’austérité et d’autoritarisme pour les classes prolétaires, déclenchant un mouvement de contestation en Grande Bretagne mais également au Pays de Galles et en Ecosse. Les mouvements sociaux et les victoires électorales récentes du Parti nationaliste (SNP) en Ecosse et du Sinn Féin en Irlande du nord, peuvent-ils ébranler l’unité du Royaume ?

 

Manger ou se chauffer

 

Tel est le choix réservé aux prolétaires précarisés. L’Office des marchés du gaz et de l’électricité a pronostiqué, pour un foyer moyen, un triplement en un an (de 1 297 livres/an à 3 549 en octobre 2022)  et prévoit un quintuplement d’ici à mars 2023 (6 616 livres). Les prix alimentaires de base augmentent dans des proportions inédites : lait (26 %), beurre (21 %), farine (19 %), pâtes (16 %). La pauvreté des classes prolétaires s’est déjà lourdement accrue : 17,1 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, soit 10.5 millions d’habitants (1 travailleur sur 8).  15 millions (plus d’1 foyer sur 2) sera en pauvreté énergétique au 1er janvier 2023 ; ils étaient 4,5 millions en 2021. 6 millions de personnes sont inscrites sur liste d’attente du Service National de Santé, totalement dépecé.

 

Face à cette situation, un mouvement citoyen a lancé la campagne Don’t pay (Ne payez pas), avec l’objectif de récolter 1 million de signatures de personnes s’engageant à ne pas payer leurs factures d’énergie en octobre. Plus de 160 000 signatures pour ceux qui paient par prélèvement automatique sont déjà engrangées ; un sondage révèle que 70 % des personnes soutiennent cette campagne et que 1.7 million seraient prêtes à ne pas payer. Cela reste à concrétiser. Toutefois, on se souvient de 1990, quand plus de 17 millions de personnes ont refusé de payer la Poll tax, nouvel impôt communal forfaitaire, dû par chaque personne (sans tenir compte de ses revenus), mis en place par Thatcher en 1989 ; la poll tax a déclenché un mouvement d’émeutes à Londres, incontrôlable, qui a contraint la dame de fer à démissionner. 

 

Du côté des syndicats, la plupart des fédérations de branches ont rejoint la campagne  Enough is enough (Assez c’est assez) organisée par plusieurs petits syndicats, portant cinq revendications : une véritable augmentation des salaires, la réduction des factures d’énergie, la fin de la pauvreté alimentaire, des logements décents pour tous et la taxation des riches.  

 

Une grande vague de grèves a commencé mi-juin, avec les syndicats RMT, ASLEF, WCU, le PCS, UNITE (1) et d’autres : des grèves « saute-mouton », dites « synchronisées » par les directions syndicales, déclenchées les unes derrière les autres, sans qu’elles se transforment, pour l’heure, en grève générale. Au début de l’été, les cheminots ont démarré les grèves, puis les transports publics les 18 et 20 août (50 000 travailleurs) ; les conducteurs de train ont fait grève les 30 juillet et 13 août (9 compagnies sur 13). Le métro londonien a fait grève le 19 août. Le 21 août, les dockers de Felixstone démarraient une grève de 8 jours (1 900 grévistes sur 2 500 employés). Les travailleurs de British Telecom se mettaient en grève (40 000 travailleurs). Les postiers de la Royal Mail votaient à 97 % des 100 000 travailleurs en faveur de la grève, fractionnée sur 3 jours (fin août). Vint ensuite le tour de la fonction publique : enseignants, pompiers, personnels soignants, éboueurs, personnels des aéroports, puis les travailleurs du secteur industriel.

 

Ce formidable mouvement fait espérer en une mobilisation plus large pour une revendication unanime face à l’inflation : l’augmentation de salaires. Mais il faut compter avec le système britannique de cogestion institué entre l’Etat et les syndicats, dont la majorité d’entre eux se considèrent comme les garants du maintien de la paix sociale et de l’ordre public. Dès lors, les directions syndicales contrôlent les grèves « spontanées » (celles que les bourgeois britanniques appellent des « grèves sauvages »). Elles compartimentent les secteurs et contrôlent les actions craignant un vaste mouvement de grève générale, ce qui, pour l’heure n’est pas évoqué et ce n’est pas si simple.

 

En effet, pendant son « règne », Thatcher a encadré d’une main de fer l’organisation des grèves dans un véritable carcan législatif. Après la longue grève (1 an) des mineurs en 1984, contre la fermeture des puits de charbon et la suppression de dizaines de milliers d’emplois, écrasée par la brutale répression thatchérienne, la « dame de fer » a défini les règles : pour déclencher une grève, les syndicats doivent organiser un vote de tous leurs adhérents et obtenir au moins 40 % des voix favorables avec une participation au moins égale à 50 %. Par ailleurs, elle a autorisé le recrutement de salariés « jaunes » (travailleurs intérimaires ou soumis au sordide contrat zéro heure) (2) pour remplacer les grévistes, interdisant aux piquets de grève de s’opposer à leur entrée dans l’entreprise.

 

 Le parti travailliste a accepté toutes ces restrictions et quand il accéda au pouvoir, ne jugea jamais bon de modifier ces lois, au nom de la théorie dite du recentrage de Tony Blair dans les années 1990, à, savoir, prendre ses distances à l’égard des organisations syndicales et de leurs actions. Le Labour avec son nouveau dirigeant (2022), Keir Starmer, est allé même plus loin en matière de servilité au système. Incroyable mais vrai ! Les élus travaillistes de Coventry, en mars 2022, ont eux-mêmes engagé des travailleurs intérimaires pour briser la grève des 70 éboueurs en lutte pour l’augmentation des salaires !

 

Pour preuve de l’intégration des directions syndicales au fonctionnement de ce système, on peut citer les faits suivants : les dirigeants des syndicats des cheminots (RMT) et des postiers (CWU) - syndicats considérés comme les plus « durs » - ont suspendu les grèves prévues les 15 et 17 septembre « pour rendre hommage à la reine » ! De la même manière, le TUC – confédération syndicale -(3) qui devait tenir son congrès le 11 septembre, l’a annulé. Et ce, sans aucune concertation avec la base, en plein mouvement de mobilisation, au moment où de nombreuses familles cherchent des banques alimentaires pendant que les membres de la royauté vivent dans des palais ! Ce qui fit dire à Tarik Ali (4) « Dans le pays qui décapita le roi Charles 1er en 1649, abolit la Chambre des lords et instaura un régime républicain (le Commonwealth )…, la vraie question est de savoir combien de temps va encore durer la plaisanterie ».

 

La main de fer britannique a réussi à brider les syndicats, à les affaiblir : ils sont passés de 13 millions d’adhérents en 1979 à moins de 6 millions aujourd’hui. Seuls 12.8 % des salariés du privé sont syndiqués, 50.1 % dans le secteur public. Le mouvement enclenché peut-il laisser espérer que les syndicats britanniques relèvent la tête ?

 

Cette hypothèse pourrait être favorisée par l’arrivée de l’ultra-libérale Truss au poste de 1ère ministre qui a déjà annoncé  ses mesures austéritaires et autoritaires. Par ailleurs, les récentes victoires électorales du parti national écossais d’une part, et d’autre part, du Sinn Féin irlandais pourraient créer des tensions dans le maintien de l’unité du Royaume.

 

Le Royaume Uni peut-il se désunir ?

 

Depuis le Brexit qui a divisé les Britanniques, lors du référendum en 2016, approuvant à 51.89 % la sortie de l’UE au 31.01.2020, des crises successives se sont déclenchées au sommet : Partygate (5), vote de confiance gagné de justesse par Johnson, suivi de 50 démissions (ministres, secrétaires d’Etat et assistants parlementaires). Puis les Tories ont perdu des élus lors des élections locales de mai 2022 et Johnson a été poussé à la démission en juillet 2022. Les Conservateurs ont désigné la nouvelle 1ère ministre, Liz Truss, (jusqu’aux prochaines élections à la Chambre des Communes en 2024), la 1ère ministre la plus mal élue du Royaume Uni : elle n’a recueilli que 57 % des voix au sein de son parti  (environ 90 000 voix pour une population de 68 millions de personnes), soit 0.3 % de l’électorat britannique.

 

Elle s’est entourée de ministres très à droite affichant leurs positions ultralibérales, anti-écologiques et notamment : son principal conseiller économique, M. Sinclair fondateur d’un think tank anti-impôts et anti contribution fiscale verte ; le ministre des entreprises, de l’énergie et de la stratégie industrielle, J. Rees-Moog, archi-brexiter et climatosceptique, hostile aux énergies renouvelables ; le ministre des finances, Kwasi Kwarteng, pro-gaz de schiste ; la ministre de l’intérieur, Suella Braverman qui soutient le projet de déportation au Rwanda des réfugiés pour qu’ils y déposent leurs demandes d’asile, partisane de la sortie de la Convention européenne des Droits de l’Homme (6)

 

Son crédo ? Défiscalisation, réduction d’impôts pour les entreprises, mesures néolibérales, une véritable fuite en avant vers toujours plus d’inégalités, dans ce pays où elles ne cessent de se creuser : en 2022, les 250 plus grandes fortunes sont désormais plus importantes que celles accumulées par les 1 000 plus grosses, en 2017 ; les revenus des dirigeants des grandes entreprises ont augmenté de plus de 25 %.

 

A peine nommée, elle annonce  ses remèdes pour lutter contre l’inflation (de 10.1 % en juillet, prévue à 13% fin 2022). Adepte du moins d’Etat, il faut cesser, dit-elle, de concentrer les politiques publiques sur la redistribution et estime juste le fait de rendre de l’argent aux plus riches sous forme de baisses d’impôts. Elle prévoit une nouvelle dérégulation du marché du travail (en rognant par exemple sur le temps de travail au-delà de 48H/semaine) et veut durcir les sanctions contre les grévistes. Elle exclut le recours à une taxe sur les superprofits des compagnies d’énergie et choisit de recourir à la dette publique, les contribuables paieront.

 

Pour lutter contre l’envol des prix de l’électricité, elle relance l’exploitation du gaz et du pétrole, valide une centaine de licences de forage en mer du nord et lève le moratoire sur la fracturation hydraulique. Face à la l’ampleur de la crise, elle s’est sentie obligée pour soulager les entreprises et ménages en risque de faillite ou de pauvreté énergétique, d’accorder des aides aux particuliers sur les factures d’énergie… jusqu’aux prochaines élections (2024) et pendant 6 mois aux entreprises. La transition écologique n’est pas sa priorité et les Britanniques se souviennent qu’en tant que ministre de l’environnement (2014/2016), elle a réduit les subventions accordées aux fermes solaires et aux parcs éoliens, les qualifiant de « fléau pour le paysage ». 

 

Concernant l’unité nationale, elle affiche un réel mépris vis-à-vis de Nicola Sturgeon, réélue 1ère ministre écossaise : « il faut l’ignorer » alors que le SNP (Parti national écossais) dirige le gouvernement écossais depuis 15 ans et que la moitié des Ecossais souhaite un second référendum d’indépendance (celui de 2014 ayant choisi le maintien dans l’Union). Même dédain face à la victoire historique du Sinn Féin (parti réclamant le rattachement de l’Irlande du nord à la République d’Irlande) aux élections de 2022, plaçant Michelle O’Neill 1ère ministre. Truss déclare vouloir remettre en cause l’accord du Vendredi Saint (1998) ayant mis fin au conflit armé de 3 décennies (3 500 morts) et organisant le fonctionnement apaisé entre unionistes et nationalistes. Position bien « hardie » quand on sait que les Irlandais du nord s’étaient prononcés majoritairement contre le Brexit mais avaient dû l’accepter. Aujourd’hui, ils sont fort mécontents du protocole frontalier Royaume Uni/Union Européenne prévoyant le contrôle des marchandises de Grande Bretagne à leur arrivée en Irlande du Nord. Des tensions en perspectives pouvant raviver des conflits.  

 

Provocations ou « bête » rigidité ? Certes, la désunion n’est pas pour demain mais le pari est risqué et pourrait faire dérailler Truss compte tenu de sa faible légitimité, d’autant que les mécontentements sont multiples en Grande-Bretagne entre le Nord-ouest et la riche région londonienne, notamment. Dans les rangs des Conservateurs, ça grince, ils ne réussissent pas, toutefois, à s’accorder sur la stratégie à adopter. Leur grand avantage est la faiblesse des Travaillistes de Starmer dont la stratégie générale a consisté à démontrer aux électeurs qu’il n’était pas Jeremy Corbyn. La direction du Labour n’a cessé de faire la chasse à ceux qui sont de sensibilité de Gauche radicale et s’est débarrassée de Jeremy Corbyn ; elle est allée jusqu’à exclure Ken Loach, qui avait, comme 400 000 autres personnes, rejoint le parti avec Corbyn. Et pourtant, ils ont bien constaté que l’attention de Corbyn aux aspirations populaires avait multiplié par 4 le nombre d’adhérents. Starmer, lui, s’attache à afficher sa prise de distance à l’égard des organisations syndicales : dès le début de la grève à British Airways, dans les ports et les transports, il a interdit aux membres responsables de son parti, députés ou ministres, de se montrer aux piquets de grève. L’un d’eux a bravé l’interdiction = viré !

 

>>><<< 

 

Face à la plus grande vague de grèves depuis une trentaine d’années, Truss annonce la couleur : elle  « ne laissera pas le Royaume Uni être rançonné par des syndicalistes militants » ! Elle promet une répression plus dure, ce qui pourrait renforcer la colère. L’hiver du mécontentement, qui avait tout bloqué en 1979, peut-il se reproduire en 2022 ? Le potentiel militant semble énorme et de nombreuses manifestations sont prévues à partir du 1er octobre. Flotte dans l’air un parfum appelant à construire un front uni et solidaire. Mais, sans rupture avec le système, les solutions néolibérales risquent de prévaloir. La classe dirigeante, pour se maintenir, n’a d’autre solution que la répression antipopulaire et la relance de la compétitivité dans l’arène de la concurrence internationale. Que peut-elle céder ? Telle est la question face à un mouvement de protestation qu’elle se devra d’apaiser pour ne pas être débordée par une crise politique immaîtrisable. 

 

Odile Mangeot, le 23.09.2022

 

Sources : le Monde Diplomatique (mai 2022 et Manière de voir 2016), Politis, Rapports de forces, NPA, Révolution permanente, le Monde

 

(1)    RMT : transports publics, ASLEF : conducteurs de train et transports publics, TSSA : transports et de l’industrie de voyage, CWU : postiers et métiers de la communication.  UNITE (2ème syndicat le plus important)

(2)   contrat zéro heure : créé en 2010, contrat de travail ne prévoyant pas le temps de travail (c’est à la merci de l’employer : 1 H, 35 H ou 70 H… 

(3)   TUC (Congrès des syndicats) : seule organisation fédératrice des syndicats britanniques (71 membres, 7 millions d’adhérents)

(4)   Tariq Ali, historien et écrivain, membre de la gauche radicale britannique (le Monde 20.09.2022)

(5)   Partygate : Johnson organisait des fêtes au 10 Downing street en plein confinement qu’il imposait aux Britanniques

(6)   Politis du 15.09.2022

 

 

Nous avons lu

 

L’an prochain la révolution

Les communistes juifs immigrés dans la tourmente stalinienne 1930-1945

 

Maurice Rajsfus, victime à 14 ans de la rafle du Vél’d’Hiv, interroge dans ce livre l’Histoire des luttes menées par les révolutionnaires juifs d’Europe, venus se réfugier en France. Ces travailleurs, artisans, intellectuels, juifs, arrivés de Pologne en particulier, ont participé, dans l’ombre, à l’histoire de la résistance antifasciste française. Ayant fui les pogromes et la prison sous la dictature de Pilsudski, ils se sont jetés dans les batailles de leur temps, des journées antifascistes aux grèves générales de 1934, des Brigades internationales contre le franquisme en Espagne à la Résistance des FTP-MOI durant la 2ème guerre mondiale, des maquis à la Libération. Les communistes juifs sont avant tout des internationalistes et des antifascistes. Ils furent les premiers à entrer dans la Résistance et à mener les actions les plus dangereuses. Leur discipline, leur fidélité au PC, leur courage ne leur seront pas rendus. A partir de 1942, ils vont « tomber » et il ne restera plus en 1943 que les groupes FTP-MOI en majorité composés de juifs immigrés. Quant à la reconnaissance de leur engagement, il ne faudra pas attendre le PC qui « utilisait » leurs « faits d’armes » pour redonner au PC une image favorable au moment où il cherchait à entrer au gouvernement installé à Alger. A l’automne 43, les groupes de la MOI seront laminés. Ne restaient plus que les rescapés des 4 détachements des MOI dirigés par Manouchian. Traqués par la police, ils n’obtinrent pas l’autorisation du PC de se replier en zone sud et lorsque l’info d’un coup de filet contre cette unité arriva à la direction des FTP « on » oublia de les prévenir. Les rescapés poursuivirent le combat politique sur place mais la direction du PC les invita à aller construire le socialisme dans leurs pays d’origine. L’auteur rappelle les propos d’André Marty en 1945 « Chassez moi tous ces « sky » des directions du Parti ». Ce livre n’est pas désespéré. L’auteur affirme qu’il faut en tirer une morale sur le stalinisme, pas sur le militantisme des communistes juifs. OM

Maurice Rajsfus, réédité en 2022 aux éditions du Détour, (1ère édition 1985), 23€      

 

Ne laissons pas les ultra-riches détruire la planète !

 

Ce 24 septembre, à Antibes, des militants d’Attac ont mené une action de désobéissance civile en bloquant le Quai des milliardaires, symbole de séparatisme des ultra-riches. Interdit au public, il leur permet de polluer à l’abri des regards. Une chaîne a été posée et une banderole déployée : Désarmons les criminels climatiques. Les méga-yachts symbolisent le mode de vie des milliardaires, incompatible avec les exigences de la lutte contre le dérèglement climatique. Symphony, le yacht de Bernard Arnault a émis 123 tonnes de CO2 en une semaine en juillet 2022 soit 1 400 fois plus qu’un français moyen ! Tous les yachts de luxe passés par Antibes ont émis 4 600 t de CO2 ces 30 derniers jours. Non seulement les méga-yachts ont une empreinte carbone démesurées mais ils sont immatriculés dans les paradis fiscaux et échappent à l’impôt. Les pavillons les plus représentés parmi les yachts stationnés ces 30 derniers jours à Antibes sont : les îles Caïmans (38 navires), Malte (15) mais aussi les îles Marshall et les îles Cook. A l’heure où le gouvernement appelle à la sobriété énergétique et décrète la « fin de l’abondance »… Attac appelle à signer l’appel à désarmer les criminels climatiques pour exiger des mesures réglementaires et fiscales visant à empêcher les ultra-riches à détruire la planète. https://france.attac.org

 

 

Nous avons lu

 

Sale guerre – l’invasion du Mexique par les Etats-Unis (1846-1848)

 

C’est tout un pan de l’histoire de la constitution des Etats-Unis que nous révèle ce livre. Méconnues, largement occultées, l’invasion du Mexique et l’annexion de la moitié de son territoire, donnent lieu à des atrocités et à un déferlement de racisme. Si l’on connaît relativement mieux les refoulements, le parcage des Indiens dans des réserves et le génocide qui ont accompagné les « guerres indiennes », les guerres contre le Mexique sont également justifiées par la bonne conscience protestante : la pureté de la citoyenneté américaine s’oppose à la richesse choquante des églises catholiques ; la supériorité de la race blanche s’impose aux espagnols, noirs, indiens, « inférieurs, lâches, traitres et paresseux » ! Les Nord-américains qui acquièrent leur indépendance contre l’Angleterre (1776) achètent à la France la Louisiane en 1803. Ce territoire, on ne s’en souvient guère dans les livres d’histoire, s’étend du sud (Saint Louis) à la frontière du Canada, au centre des Etats-Unis actuels. C’est l’ouest de la Californie jusqu’au nord de la côte Pacifique ainsi que la péninsule de la Floride qui vont être conquis par les armes. Dans l’imaginaire diffusé par les Nord-américains, l’on se souvient de l’épisode (guère glorieux) de Fort Alamo et de Davy Crockett. De part et d’autre du Rio Grande, la guerre connaît de multiples péripéties sanglantes, telles les prises et reprises de Los Angeles. Mais tout sera justifié par la doctrine Monroe (1823) et la notion de « destin manifeste » (1845). Reste pour les esprits lucides cette phrase du général US Winfield Scott (1786-1866) : « Si le 1/10ème de ce que l’on raconte est exact, il a été commis au Mexique des atrocités, des horreurs suffisantes pour faire pleurer le ciel et faire que tout américain de morale chrétienne ait honte pour son pays »… Il devait également parler pour lui-même. GD

Eric Taladoire, ed. du Cerf, 2021, 20€     

 

Haïti. Un cauchemar sans fin

(2ème partie)

 

 

Nouvelle domination : la dette odieuse

 

Charles X décide, cette année-là d’employer la manière forte et envoie 14 navires de guerre armés de 528 canons dans la rade de Port-au-Prince. Il lance un ultimatum aux autorités haïtiennes : « soit vous payez 150 millions de francs or pour « dédommager les anciens colons », et pour avoir l’assurance d’échanges commerciaux privilégiés avec la France et votre indépendance est reconnue, soit on détruit Port-au-Prince et on envahit l’île ». La somme exigée est énorme, cela représentait une année de revenu d’Haïti de l’époque florissante de la perle des Antilles, 15 % du budget annuel de la France. Or l’économie haïtienne était bien moins florissante qu’à cette époque. Difficile d’avoir des chiffres précis mais il semble que cela représentait 8 à 10 fois le PIB d’Haïti en 1825. Il était donc impossible de payer. Alors la France se montra généreuse en acceptant d’étaler la dette sur des dizaines d’années et en acceptant qu’Haïti emprunte de l’argent auprès de banques - uniquement françaises - pour honorer les échéances. Cela paraît à peine croyable mais, pour indemniser les anciens esclavagistes, les descendants d’esclaves allaient emprunter des sommes colossales à des banques françaises et bien sûr devoir les rembourser avec des taux d’intérêt imposés par ces mêmes banques ! Ce plan était d’un cynisme machiavélique d’autant plus que certains esclavagistes étaient devenus banquiers. Mais avec 528 canons qui vous menacent… Le gouvernement haïtien pour éviter la guerre accepta. Il ne se rendait absolument pas compte des sommes qu’il lui faudrait payer et le temps qu’il faudrait pour solder cette dette. Cette double dette était un piège dressé par l’Etat français, les banques et les anciens esclavagistes, pour saigner à blanc l’ancienne colonie, empêcher tout développement et la punir d’avoir été la première à se rebeller face aux colonisateurs. Ce sera d’ailleurs la seule. Les autorités haïtiennes ne flairèrent pas ce piège honteux, signèrent et plongèrent leur pays dans un cercle vicieux d’emprunts pour rembourser un autre emprunt… Haïti paya jusqu’en 1915 le solde de cette dette et jusqu’en 1952, les intérêts. La France poussa le cynisme jusqu’à créer une Banque Nationale d’Haïti pour superviser le paiement de la dette ; seuls des dirigeants français y siégeaient sous le contrôle du CIC (Crédit Industriel et commercial) qui chapeautait l’escroquerie. Si cet argent était resté en Haïti, celle-ci se serait développée au même rythme que les pays voisins (en particulier la République Dominicaine). Le New York Times estime qu’Haïti aurait eu 115 milliards de dollars de plus à consacrer à son développement (entre 1820 et 2020). Cette double dette plongea les enfants d’Haïti dans la misère. L’île s’appauvrit, d’autant plus que les dirigeants qui se succédèrent au pouvoir eurent plus le souci de leurs propres intérêts que de celui du peuple haïtien.

 

 En 1820, Jean-Pierre Boyer, commandant des troupes mulâtres au cours de la guerre d’indépendance, prend le pouvoir et gouverne 20 ans, sans partage. Il se nomme chef suprême d’Haïti. Chassé du pouvoir, il est remplacé par Faustin Soulouqué, autre participant à la guerre d’indépendance, qui s’octroie les pleins pouvoirs. En 1849, il se proclame président à vie puis empereur d’Haïti : Faustin 1er. Haïti connaîtra alors une série de chefs d’Etat à la tête du gouvernement très instable dans une situation globale chaotique,  à tel point qu’entre 1911 et 1915, l’île changera 6 fois de main à la suite d’une série d’assassinats politiques et d’exils forcés.

 

L’impérialisme étatsunien prend la relève

 

Un malheur n’arrivant jamais seul, dès les années 1900, les Etats-Unis lorgnent sur Haïti et la verraient bien passer dans leur giron, devenir un de leurs « satellites » et adopter le dollar. Ils font pression sur les différents gouvernements pour que la Citibank entre au capital de la banque nationale. Face au manque d’enthousiasme haïtien, les Etats-Unis, comme la France de Napoléon, ne font pas dans la dentelle et en décembre 1914, les troupes étatsuniennes entrent en Haïti et s’emparent des fonds publics haïtiens pour les transférer aux Etats-Unis. Les soldats qui effectuent cet « acte de piraterie internationale » restent sur place et sont rejoints en 1915 par un autre contingent de « marines » qui envahissent le pays, puis établissent, par un traité, la domination militaire commerciale et financière des USA. Une nouvelle Constitution est écrite par les états-uniens. L’anglais devient la 2ème langue officielle après le français.

 

Après avoir connu l’invasion  espagnole, la colonisation française, la malhonnêteté de ses propres dirigeants, le peuple haïtien va subir de 1915 à 1934, l’occupation des USA. Dans un premier temps, la résistance s’organise, dirigée par Charlemagne Péralte, mais la répression est si violente (environ 5 000 Haïtiens tués entre 1915 et 1920) qu’elle s’éteint progressivement. Herbert Seligmann, secrétaire de NAACP (association US de défense des droits civiques), écrit : « des camps militaires furent construits à travers toute l’île. Les propriétés des autochtones furent saisies pour un usage militaire ; les Haïtiens qui portaient une arme sur eux étaient abattus à vue. Des mitrailleuses furent utilisées contre des foules désarmées… ». Franklin Roosevelt, élu en 1933, décide sous la pression internationale et en accord avec sa « politique de bon voisinage », de retirer le contingent américain d’Haïti.

 

Papa Doc, le satrape

 

Mis sous l’éteignoir durant la présence étatsunienne, un clivage va revenir au grand jour qui fit, et fait encore aujourd’hui, le malheur d’Haïti. Clivage entre les mulâtres, descendants métissés des colons et les noirs, descendants d’esclaves. Les mulâtres se sont toujours sentis supérieurs aux noirs et avec le soutien de l’armée ont confisqué le pouvoir. Haïti n’a donc jamais été une société homogène. De plus, les dirigeants mulâtres se sont plus appliqués à renverser le « clan » au pouvoir qu’à assurer le développement de l’île. Cette situation a prévalu entre 1934 et 1957 et a enfoncé encore plus le pays dans le sous-développement. Entre 1946 et 1956, 3 présidents se sont succédé, tous renversés par des coups d’Etat.

 

En 1957, pour leur plus grand malheur, les Haïtiens élisent à la présidence un médecin, apprécié par la population pour sa lutte contre le typhus, dans les régions pauvres de l’île. Cet homme va-t-il être l’un des premiers dirigeants haïtiens responsable, honnête, intègre ? Pas du tout, il devient l’un des pires dictateurs du 20ème siècle. C’est François Duvalier, surnommé ironiquement par les Haïtiens « Papa Doc ». Un an après son accession au pouvoir, en réaction à une tentative de coup d’Etat, il instaure l’état de siège, gouverne par décrets, interdit les partis d’opposition et mène une politique de répression. Il organise la « milice des volontaires de la sécurité nationale » : les sinistres Tontons macoutes. Ils sont environ 10 000. Duvalier institutionnalise la terreur : massacres, exécutions sommaires, pillages et viols deviennent le quotidien du pays. S’appuyant sur le climat de guerre froide et de la peur du communisme, il est soutenu par les USA. En 1961, il récrit la Constitution et organise une élection présidentielle à candidat unique !!! Il est donc réélu avec 1.32 million de voix. Il meurt en 1971 après 13 ans de pouvoir absolu et le lendemain, son fils Jean-Claude Duvalier, 19 ans, Baby doc, lui succède. Le quotidien des Haïtiens ne change pas, le pays vit toujours sous la terreur dans une extrême pauvreté. JC Duvalier lui, vit fastueusement. Il accumule des millions de dollars en s’impliquant dans nombre de trafics illicites plus odieux les uns que les autres (il vendra même à son profit des cadavres de Haïtiens à des écoles médicales étrangères) ! Le calvaire du peuple haïtien lui, continue. En 1985, la situation est tellement dramatique que des révoltes éclatent, des magasins sont pillés et le pays s’embrase. En 1986, Reagan fait pression sur Baby doc pour qu’il quitte le pouvoir, ce qu’il fait en février pour se réfugier… en France. Il s’exile avec une fortune estimée à 900 millions de dollars, pris dans les caisses de l’Etat haïtien, en détournant 80 % de l’aide internationale versée à Haïti. Il est assigné à résidence à Grasse mais continue de profiter de la fortune qu’il a volée au peuple haïtien.

 

En 1988, un président est élu, immédiatement renversé par un militaire, lui-même renversé. En fait, malgré la chute des Duvalier, les ex « tontons macoutes » et autres paramilitaires continuent de mener des opérations punitives contre journalistes et opposants. Entre 1986 et 1990, plus de 1 500 personnes sont assassinées par ces groupes. La misère et les inégalités s’amplifient.  

 

Une lueur d’espoir pour sombrer de nouveau dans le désespoir

 

En décembre 1990, une lueur d’espoir semble apparaître. Le père Jean-Bertrand Aristide est élu au cours d’élections régulières, en présence d’observateurs étrangers. Il est partisan d’une plus grande justice sociale et semble être un homme intègre. Mais il est renversé dès septembre 1991 et s’exile aux USA. Pendant 3 ans, les milices duvaliéristes reprennent le pouvoir, 4 000 Haïtiens sont tués. Aristide est rétabli au pouvoir par l’administration Clinton à condition d’appliquer un programme néolibéral (surnommé le plan de la mort par beaucoup d’Haïtiens). L’armée est démantelée. Aristide met en place un plan d’austérité entraînant une immense déception dans la population. Il quitte le pouvoir en 1996, un président pro-américain René Préval lui succède, puis Aristide est réélu en 2000 mais la situation est tellement instable qu’en 2004 il est exfiltré par un commando américain. Il s’illustre pourtant le 7 avril 2003 en « osant » demander des réparations à la France. Il réclame le remboursement de la double dette que la France a imposée à Haïti en échange de son indépendance. Il pousse même jusqu’à chiffrer très très précisément le préjudice et réclame donc officiellement à la France la somme de 21 685 135 571 dollars et 48 cents. Ce qui est la fourchette basse du « manque à gagner » reconnu par les économistes, la fourchette haute étant de 115 milliards de dollars. Cette demande est bien sûr traitée par le mépris côté français. Régis Debray (1) la qualifia de « demande démagogique pour enfant de 7 ans », prônant « une logique de solidarité et non de remboursement ». En 2006, Préval est à nouveau élu. En 2011 c’est Michel Martelly qui devient président, lui qui est impliqué dans le scandale PetroCaribe : des hommes d’affaires et des politiques proches du pouvoir détournent une grande partie de l’aide vénézuélienne (4.2 millions de dollars) destinée à l’amélioration des services publics. En 2016, Jovenel Moïse lui succède. Tous ces présidents appliquent une politique néolibérale qui amplifie les inégalités. Sur une population de 10.8 millions d’habitants, 70 % vivent sous le seuil de pauvreté et 24 % sous celui de pauvreté extrême. La part du budget de la santé est passée de 16 % en 2004 à 4.3 % en 2018 dans le budget de l’Etat.  Le taux de chômage avoisine les 60 %. On importe en 2020, 80 % du riz consommé en Haïti, dans un marché contrôlé par une poignée d’importateurs richissimes.

 

Calamités, chaos et maffiacratie

 

En plus de tous ces problèmes, Haïti est victime d’un tremblement de terre le 12 janvier 2010, détruisant une partie des infrastructures et faisant 230 000 morts et ce, en plus des cyclones  habituels. Le pays est plongé dans un  chaos total, 3 000 détenus se sont enfuis du pénitencier de Port-au-Prince : pillages, meurtres, viols, trafics d’enfants sont le quotidien de Port-au-Prince. Le choléra y sèmera également misère et détresse.

 

Dès le début  du mandat de J. Moïse, les manifestations sont quotidiennes, revendiquant notamment la hausse du salaire minimum fixé alors à 300 gourdes haïtiennes, soit 4€/jour. En 2019, à la demande du FMI, le prix des carburants augmente de 50 % alors que des scandales de corruption, impliquant des ministres et le président lui-même, éclatent. La seule réponse à ces revendications c’est la violence ; en septembre 2019, 17 personnes sont tuées au cours de manifestations. Le réseau national de défense des droits humains indique « Les autorités actuelles bafouent les acquis démocratiques du peuple haïtien et violent systématiquement ses droits. Elles n’ont jamais pris au sérieux les différents mouvements de protestation d’une population en proie à tous les maux, réclamant la jouissance de ses droits civils, économiques, politiques et sociaux ». Le 7 juillet 2021, J Moïse est assassiné. Depuis, le 1er ministre Ariel Henry dirige le pays.

 

Actuellement, Haïti est un territoire sans Etat. Seuls quelques quartiers de Port-au-Prince sont plus ou moins administrés et sécurisés. Le reste du territoire est « administré » par des gangs qui établissent leurs propres lois. Pour ces bandes organisées, c’est la loi du plus fort qui prévaut, pour la population pauvre c’est la débrouille pour se nourrir au jour le jour. Entre les 8 et 17 juillet 2022, plus de 450 personnes ont été tuées au cours de violences entre les gangs de la Cité Soleil, bidonville de Port-au-Prince. Près de 3 000 personnes dont nombre d’enfants seuls ont dû quitter leurs habitations (si on peut appeler ainsi les tôles et les bâches plastiques sous lesquelles ils vivent). Les gangs ont même attaqué le palais de justice de la capitale. Il et bien sûr impossible d’organiser des élections présidentielles dans ces conditions. Pour les privilégiés, car il y en a, c’est une vie repliée sur eux-mêmes dans des quartiers, des maisons sécurisées par des polices privées.

 

Certes, le typhus et autres tremblements de terre n’ont pas arrangé la situation mais la cause de ce désastre est ailleurs. Elle est dans la spoliation systématique de richesses d’Haïti par les Espagnols, les Français, les Américains, et hélas, par beaucoup de leurs propres hommes politiques tout au long de l’histoire. Avec une mention spéciale à la France qui a surexploité St Domingue et osé imposer aux esclaves et à leurs descendants, d’indemniser les esclavagistes (avec un pistolet sur la tempe). Cette surexploitation française a eu pour conséquence une déforestation intense. Voilà pourquoi, aujourd’hui, Haïti est surpeuplée, économiquement exsangue, semi-désertique alors que la République dominicaine est luxuriante, touristique en développement économique : les populations partagent la même île mais pas le développement.  En Haïti, le revenu moyen est d’environ 1 300 dollars, il est plus de 8 000 en République dominicaine. En Haïti, on vit en moyenne 15 ans de moins qu’en République dominicaine. La dette a entraîné Haïti dans un cycle perpétuel de remboursements, sapant son développement et créant une instabilité quasi permanente. Entre 1804 et 1820, Haïti a connu 52 chefs d’Etat, 25 % allant au terme de leur mandat, 58 % furent renversés, 8 % assassinés, 9 % morts durant leur mandat. Saint-Domingue, capitale de la République dominicaine, est une ville moderne avec métro, eau courante, égouts. Port-au-Prince, à l’exception de quelques quartiers, est un bidonville.

 

Ce sont les raisons pour lesquelles la République dominicaine, en 2002, a érigé un mur à la frontière pour empêcher les Haïtiens de venir librement sur son territoire (qui sont tolérés… pour couper la canne à sucre). 70 % des Haïtiens vivent sous le seuil de pauvreté, avec moins d’un dollar par jour, soit 4 à 5 fois moins qu’un chien de Floride !

 

Si « l’espoir fait vivre », pour les Haïtiens, c’est « le désespoir qui fait survivre » !    

 

Jean-Louis Lamboley, le 24.09.2022

 

(1)   Régis Debray, écrivain, prétendument ché guévariste, puis mitterrandiste, fut nommé par Chirac en 2004 pour diriger une Commission de réflexion sur les relations de la France avec Haïti, concluant que la « restitution (des sommes payées) n’était pas pertinente »

 

Pour aller plus loin, lire

Haïti n’existe pas : 1804-2004 : 200 ans de solitude de Christophe Wargny - éd. Autrement, 2008