Rouges de colère car les classes populaires ne doivent pas payer la crise du capitalisme.



Verts de rage contre le productivisme qui détruit l’Homme et la planète.



Noirs d’espoir pour une société de justice sociale et d’égalité


dimanche 21 janvier 2018

Poème composé par Jacques Prévert pour le groupe Octobre en avril 1933. Il fut joué en saynète devant les grévistes de l’usine Citroën, quai de Javel auxquels leur patron, André Citroën, venait d’annoncer une baisse de leurs salaires d’environ 20%

Citroën

Dans les sales quartiers de misère, Ce sont de petites lueurs qui luisent.
Quelque chose de faiblard, de discret, des petites lanternes, des quinquets.
Mais sur Paris endormi, Une grande lumière grimpe sur la tour, Une lumière toute crue…
Citroën, Citroën…

C’est le nom d’un petit homme,
Un petit homme avec des chiffres dans la tête,
Un petit homme avec un sale regard derrière son lorgnon,
Un petit homme qui ne connaît qu’une seule chanson.
Toujours la même…
Bénéfice net… Millions, millions…
Une chanson avec des chiffres qui tombent en rond…
500 voitures, 600 voitures par jour…
Trottinettes, caravanes, expéditions, auto-chenilles, camions…
Bénéfice net… Millions, millions, citron, citron.
Même en rêve il entend son nom.
500, 600, 700 voitures, 800 auto-camions, 800 tanks par jour… 2000 corbillards par jour…
Et que ça roule !

Il sourit, il continue en chanson…
Il n’entend pas la voix des hommes qui fabriquent.
Il n’entend pas la voix des ouvriers. Il s’en fout des ouvriers !
Un ouvrier c’est comme un vieux pneu…
Quand il y en a un qui crève, on ne l’entend pas crever.
Citroën n’écoute pas… Citroën n’entend pas…

Il est dur de la feuille pour ce qui est des ouvriers.
Pourtant au casino, il entend bien la voix du croupier…
Un million M. Citroën, un million !
S’il gagne, c’est tant mieux. C’est gagné.
S’il perd ce n’est pas lui qui perd…
Ce sont ses ouvriers ! Ce sont ses ouvriers !

C’est toujours ceux qui fabriquent qui en fin de compte sont fabriqués…
Et le voilà qui se promène à Deauville. Le voilà à Cannes qui sort du casino,
Le voilà à Nice qui fait le beau sur la promenade des Anglais
En petit veston clair ; Beau temps aujourd’hui !
Le voilà qui se promène… qui prend l’air !
A Paris aussi il prend l’air ! Il prend l’air des ouvriers
Il leur prend l’air, le temps, la vie.

Et quand il y en a un qui crache ses poumons dans l’atelier
Ses poumons abîmés par le sable et les acides,
Il lui refuse une bouteille de lait
Une bouteille de lait ? Qu’est-ce que ça peut lui foutre ? Il n’est pas laitier…
Il est Citroën.
Il a son nom sur la tour. Il a des colonels sous ses ordres
Des généraux gardes-chiourmes, espions ? Les journalistes mangent dans sa main.
Le préfet de police rampe sur son paillasson.
Citron ? Citron ? Millions, millions…

Et si le chiffre d’affaires vient à baisser
Pour que, malgré tout, les bénéfices ne diminuent pas
Il suffit d’augmenter la cadence et de baisser le salaire des ouvriers.

BAISSER LES SALAIRES !
Mais ceux qu’on a trop longtemps tondus en caniche
Ceux-là gardent encore une mâchoire de loup

Pour mordre, Pour se défendre, Pour attaquer, Pour faire la grève, la grève, la grève !
VIVE LA GREVE !

« Citroën » de Jacques Prévert - © Fatras / Succession Jacques Prévert

In « Octobre – sketches et chœurs parlés pour le groupe Octobre » (1932-1936), Editions Gallimard.