Rouges de colère car les classes populaires ne doivent pas payer la crise du capitalisme.



Verts de rage contre le productivisme qui détruit l’Homme et la planète.



Noirs d’espoir pour une société de justice sociale et d’égalité


dimanche 29 janvier 2017

« Délit » de solidarité ?

La solidarité serait un délit !!! Si elle n’a jamais été inscrite dans un aucun code, dans la réalité, elle est qualifiée comme telle par les décisions du ministère de l’Intérieur ou du ministère de la Justice pour intercepter, condamner des militants associatifs qui viennent en aide à des personnes en situation de très grande précarité, victimes de décisions dangereuses, violentes, voire inhumaines. Avec la prolongation sans fin de l’état d’urgence, le martèlement médiatique sur la « crise » des migrations alors même que celles-ci sont provoquées par la guerre, la misère, la dictature, l’intolérance…, c’est le soutien à l’ensemble des personnes étrangères qui tend à devenir suspect dans le pays qu’il ne faut plus nommer « celui des droits de l’Homme ». Nombreuses et nombreux sont celles et ceux qui, au mépris de ce « délit » fabriqué par les autorités gouvernementales pour faire peur, pour criminaliser la solidarité, appellent à poursuivre le soutien aux exilés.

Mais, au fait, Hollande avait promis, en 2012, qu’il mettrait fin à ce « délit » ! Qu’en est-il ?

Le Ceseda (code d’entrée, de séjour des étrangers et du droit d’asile) (loi de 1945) précise (art. 622-1) que « toute personne qui aura par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l’entrée, la circulation ou le séjour irrégulier d’un étranger en France » est passible d’une peine allant jusqu’à 5 ans de prison et 30 000€ d’amende.
En 2009 notamment, les associations de défense des droits de l’Homme et de soutien aux étrangers dénonçaient les sanctions des « aidants » d’étrangers sans papiers, comme des pressions dissuasives. La mobilisation associative avait abouti à des réformes successives dont la loi du 31.12.2012 présentée comme la suppression du délit de solidarité. Il n’en est rien. Elle a élargi les clauses d’immunité et a précisé qu’aucune poursuite ne peut être engagée « si l’acte n’a donné lieu à aucune contrepartie directe ou indirecte et consistait à fournir des conseils juridiques ou des prestations de restauration, d’hébergement ou de soins médicaux destinés à assurer des conditions de vie dignes et décentes à l’étranger ou bien tout autre aide visant à préserver la dignité ou l’intégrité physique de celui-ci ». Ce texte n’a pas empêché la poursuite de bénévoles car transporter gratuitement un exilé est toujours passible de poursuites. Alors, selon Hollande et ses ministres de l’intérieur, la solidarité a ses limites !

Et ça continue : non seulement, des personnes ayant manifesté leur solidarité avec des étrangers sans titre de séjour continuent d’être inquiétées, mais encore, des poursuites ont commencé d’être menées sur la base de textes sans rapport avec l’immigration :
- les délits d’outrage, d’injure et de diffamation, de rébellion ou violences à agent de la force publique, pour défendre l’administration et la police contre celles et ceux qui critiquent leurs pratiques
- le délit d’entrave à la circulation d’un aéronef qui permet de réprimer les passagers qui, voyant des personnes ligotées et bâillonnées dans un avion, protestent contre la violence des expulsions
- la réglementation qui sanctionne l’emploi d’un travailleur étranger sans autorisation de travail pour inquiéter les personnes qui, hébergeant des étrangers en situation irrégulière, acceptent que leurs hôtes les aident à effectuer des tâches domestiques.
- de nouveaux chefs d’accusation sont utilisés pour condamner les actions solidaires : la réglementation en matière d’urbanisme pour demander la destruction d’abris pour migrants, des sur l’hygiène ou la sécurité applicables à des locaux pour empêcher les hébergements solidaires, l’absence de ceinture de sécurité et d’un siège pour une fillette à bord d’un camion, etc.
L’imagination des femmes et hommes au pouvoir n’a pas de limites !
Ces procédés d’intimidation doivent cesser. C’est le manifeste lancé par le Gisti (Groupe d’information et de soutien des immigrés) (cf notre rubrique Ils, elles luttent)

Dernière innovation pour  refouler les demandeurs d’asile. Depuis le 1er janvier, c’est le ministère de l’intérieur qui évalue l’état de santé des étrangers malades, sollicitant un « droit de séjour pour raisons médicales ». C’était jusqu’au 31 décembre le ministère de la Santé qui fournissait aux préfectures ses conclusions sur l’état de santé du demandeur. Cette mission est confiée désormais au ministère en charge de contrôler l’immigration, via les médecins de l’Office Français de l’immigration et de l’intégration (OFII), tout un symbole ! Certes, on le sentait venir, car, depuis 2012, les refus d’admission au séjour pour soins opposés par les préfets en dépit d’un avis favorable du médecin de l’Agence Régionale de Santé augmentaient. Plusieurs médecins des ARS se sont plaints de pressions préfectorales auprès de leurs Conseils de l’ordre. En 2013, le syndicat des médecins inspecteurs de santé publique avait estimé que le secret médical était « bafoué par certains représentants de l’Etat dans les départements »… sur www.bastamag.net
  

Odile Mangeot, le 19.01.2017  
Lagarde, la bande à Sarko et le prétoire

Le procès grandguignolesque  de Christine Lagarde illustre parfaitement la rime de Jean de La Fontaine : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir » ! La grande oie blanche(1) s’en est tirée. Finalement on ne retiendra que la « légèreté négligente » dont elle a fait preuve dans l’affaire de « l’arbitrage privé » au profit de Tapie.

Rappel des faits d’abord.

En 2005, dans la « ténébreuse » affaire opposant Tapie au Crédit Lyonnais, lors de l’achat et la vente d’Adidas, la Cour d’appel de Paris tranche (définitivement !) : les époux Tapie sont condamnés à rembourser (le prêt consenti) à la banque, 405 millions d’euros. En 2007, l’entregent du spécialiste de la rapine, du rachat, du dégraissement et de la revente d’entreprises s’en ouvre à Sarko qu’il a soutenu lors des présidentielles : l’Etat (le Crédit Lyonnais était à l’époque du prêt nationalisé et les Tapie introduits dans la Mitterrandie) « ne peut me mettre sur la paille »… Christine Lagarde est à l’époque ministre de l’économie et des finances mais prétend ne rien savoir des délibérations opaques qui se sont tenues en vue de concocter une innovation pour sortir Tapie de la panade : l’institution d’une Cour d’arbitrage privée composée à convenance. Seuls Sarko, Guéant le secrétaire général de l’Elysée, Stephane Richard le directeur de cabinet de Lagarde, les conseillers Ouart et Perol auraient été à la manœuvre et auraient tenu à l’écart l’ancienne avocate d’affaires spécialiste de ces marchandages ! En tout état de cause, le 14 juillet 2007, dans l’ombre, « l’escroquerie en bande organisée » semble scellée avec la complicité non équivoque d’un ex-magistrat Pierre Estoup.
Rapidement, un nouveau verdict est rendu, qu’importe qu’il bafoue celui de la justice de droit commun : l’Etat est condamné par la Cour d’arbitrage à verser 280 millions d’euros à Tapie dont 45 au titre du préjudice moral qu’il aurait subi… Mais cette décision fait quand même grand bruit dans le landerneau. 
En effet, quelques députés socialos iconoclastes osent porter plainte contre cette décision inique. La justice, tout en délicatesse pour ce type d’affaires qui met en cause des hauts responsables de l’Etat, prend son temps. Faut-il d’abord juger en droit commun les sous-fifres, ces « collaborateurs » du Président intouchable et de la ministre qui elle, relève de la Cour de justice de la République (2)? En 2016, après moult tergiversations, auditions et même perquisitions, il est décidé (par qui ?) de réunir d’abord la Cour de Justice de la République pour mettre en cause Christine Lagarde désormais directrice du FMI, l’une des femmes dite la plus puissante du monde ( !) selon les médias. En fait, depuis l’affaire DSK, on peut en douter.

Devant le prétoire

C’est devant un tribunal très spécial qu’est convoquée la prévenue Lagarde. Il est composé de 12 parlementaires, députés et sénateurs, et de 3 magistrats. Cet entre soi sans jurés tirés au sort, peut faciliter quelques arrangements. Pas si simple néanmoins dans la mesure où ceux qui ne relèvent pas de la Cour de justice de la République sont accusés « d’escroquerie en bande organisée » pour avoir spolié l’Etat donc les contribuables.

Lorsque Madame paraît, elle a pris soin de troquer sa robe rouge bordée d’hermine pour un strict costume sombre. Forte de son aura, elle se dit « profondément choquée » que l’on ose l’accuser « d’un complot imaginaire ». Mais la grande oie blanche va devoir en rabattre. Sa défense : « Je ne savais pas » ; la décision de recourir au comité d’arbitrage ? Son directeur de cabinet ne lui en aurait rien dit, car « cela relève d’un niveau de granularité de l’information qui ne remonte pas au Ministre ». Reste qu’elle a bien signé un avis favorable pour recourir à l’arbitrage privé ! Et que, 15 jours plus tard, elle a récidivé pour introduire la notion de préjudice moral qu’aurait subi Tapie : « J’ai fait confiance » et elle ose encore « Ai-je été abusée ? Je ne l’exclue pas » et, péremptoire « Je veux le savoir » !

Gênante toutefois la perquisition de son ordinateur qui révèle une lettre adressée à Sarko où, en dehors de son « immense admiration », elle lui déclare : « Utilise-moi pendant le temps qui te convient et convient à ton action et à ton casting ». Elle pérore encore : « Je suis lucide mais je n’ai pas commis de négligence ».

Aïe ! Il y a les témoins convoqués. Bon ! Stephane Richard, son directeur de cabinet, arguant de son refus de répondre à la cour pour préserver sa défense dans la procédure pénale, n’a pas été amené à la barre entre deux pandores. Quant à Guéant, à la mémoire défaillante, il ne se souvient de rien, tout comme François Perol. Borloo, pas trop gênant ce ministre qui a précédé Lagarde, goguenard, prétend que si Tapie  est « son copain de bac à sable » il n’est pour rien dans cette affaire. Un rien condescendant, il déclare que, lui, lisait toutes les notes qu’on lui envoyait et qu’en outre « un directeur de cabinet n’est pas un filtre mais un chef d’orchestre ». Beaucoup plus déstabilisante et agaçante est l’audition de Bruno Brezard, ce haut fonctionnaire dirigeant à l’époque l’Agence des Participations de l’Etat qui suivait le contentieux Crédit Lyonnais/Tapie. Soucieux des deniers publics, il fait état des notes envoyées à la Ministre. Il y déconseillait l’arbitrage : « c’est une concession à la partie adverse, contraire aux intérêts de l’Etat ». Et lui et son avocat d’affirmer que tout l’appareil d’Etat, Matignon, le Président de la République, les cabinets des ministres agissaient en faveur de l’arbitrage.

L’oie blanche se fait taiseuse au cours des deux derniers jours d’audience. Quand elle parle, « c’est la voix voilée par l’émotion » : comment ose-t-on attenter à l’image de la directrice du FMI ! Les magistrats n’osent pas l’appeler à la barre pour réagir aux propos entendus et encore moins procéder à la confrontation entre les acteurs et témoins de l’escroquerie, ce serait indécent !

La grande mansuétude de la Cour

Reste pour les juges qui ne retiennent que le délit de négligence, ce délit mineur non  intentionnel, à contourner l’expérience tant vantée de cette avocate d’affaires. Reste aussi à ignorer la loi qui prévoit en la matière une condamnation d’un an d’emprisonnement et 15 000 euros d’amende. Mais la loi… est flexible pour ces gens-là. Et les juges d’argumenter en faveur de Madame. Certes, la prévenue est peu convaincante, ses arguments légers, voire affligeants. Certes, elle n’a même pas consulté en la matière ni son service juridique, ni le Conseil d’Etat. Mais, voyez-vous : « prendre une mauvaise décision n’est pas en soi répréhensible, c’est un choix politique malheureux ». Et puis, « l’arbitrage est une décision politique, la Cour n’a pas à s’ériger en juge du gouvernement ; que (celle-ci) ait été truquée, c’est possible mais ce sera jugé ailleurs ». Les sous-fifres trinqueront au besoin. Toute cette casuistique pour dire que Madame n’est ni responsable, ni coupable, seulement négligente vis-à-vis de l’appropriation frauduleuse des deniers publics dont elle était pourtant la gardienne en sa qualité de ministre des finances ! Mais, eu égard à ses éminentes fonctions internationales (sic) on ne peut relever qu’une « décision dont la précipitation est critiquable ». Les juges s’instituant avocats de Madame, il ne restait plus qu’aux parlementaires à s’incliner toute honte bue. Ni responsable, ni coupable et comme la relaxe pure et simple n’était guère possible, de la déclarer négligente mais « dispensée de peine, sans inscription au casier judiciaire ». Fallait oser…

Avant même l’énoncé du verdict, la grande oie blanche s’était envolée à Washington, invoquant de hautes raisons professionnelles. Sûrement que la décision lui ayant été préalablement communiquée, elle se voyait mal pontifier devant les caméras sur ce qui demeurait une condamnation, même de pure forme. 

Le FMI, sans attendre, lui exprimait sa confiance et louait même son intransigeance vis-à-vis des gueux qui, en Grèce et ailleurs, persistaient à résister aux purges austéritaires. Et puis, tout compte fait avec ses dirigeants de l’institution, il ne fallait pas ajouter un scandale à ceux qui avaient déjà entaché le FMI. Il y avait eu DSK et ses frasques sexuelles, son prédécesseur Rodrigo Rato, poursuivi pour détournement de fonds quand il était banquier en Espagne… Alors, il fallait faire bonne figure avec cette madone qui, en matière de communication, versait dans le people. N’avait-elle pas été honorée par le magazine Glamour : l’ancienne gymnaste aquatique, en robe longue d’un blanc immaculé, posait en compagnie de la chanteuse américaine Stephani et du mannequin Graham en plus petite tenue. Mais bon… comme chacun devrait le savoir, elle est tenue de respecter « les principes les plus élevés de conduite éthique ».

Quant à Hollande, son mutisme fut à la hauteur de sa promesse électorale, celle de supprimer cette Cour de justice de la République où le droit se meurt (3). Pour les manants, ces gens de peu, les tribunaux de droit commun et les comparutions immédiates doivent rester la règle. Il suffit d’évoquer les affaires Deltour, Tarnac, Traoré ou encore Dominique Henry(4) pour s’en convaincre. L’heure n’est pas à la séparation mais à la confusion des pouvoirs, afin de préserver les intérêts du système. Cette banalisation de l’injustice provoque écoeurement et désintérêt plutôt que révolte… c’est bien ce que nous devons combattre pour « rendre la honte plus honteuse ».

Gérard Deneux., le 25.02.2017

(1)   Expression employée par Marc Roche dans son livre Histoire secrète d’un krach qui dure (voir notre rubrique Nous avons lu dans ce numéro)
(2)   La Cour de Justice de la République a été créée en 1993 (après l’affaire du sang contaminé et la multiplication des affaires politico-financières ; elle est compétente pour juger les crimes et délits commis par les membres du gouvernement dans l’exercice de leurs fonctions (la Haute Cour est désormais uniquement compétente pour le Président de la République dans l’exercice de ses fonctions).
(3)   Titre d’une pièce de théâtre « gesticulée » de l’ex-magistrat Alain Bressy. Il récidive dans la revue Ravages avec l’article « Aux larmes, citoyens »  
(4)   Voir nos éditions précédentes et dans ce numéro l’article Crise du lait. Pour qui ? Pourquoi ?


Espagne.
La fabrique du consentement, grippée

Il peut paraître utile de revenir sur  les mouvements sociaux espagnols et sur la modification du rapport des forces politiques, qui s’en trouve désormais profondément modifié sans pour autant avoir produit de rupture. Tous ont plus ou moins en tête l’occupation massive des places, ce mouvement des Indignés qui a effaré les classes dominantes. Toutefois, ce qui a précédé cette mobilisation d’ampleur et ce qui s’en est suivi n’a guère été médiatisé. L’accent a plutôt été mis sur la situation en Grèce : la mise à genoux de Syriza par la Troïka. Dans ce qui suit, je voudrais mettre en lumière l’origine, les faits et les raisons qui, en Espagne, ont ébranlé le consensus idéologique permettant l’alternance du système bipartisan, acquis aux remèdes du néolibéralisme. La crise de 2007-2008 a bien évidemment accéléré ce processus et provoqué l’émergence de forces politiques nouvelles (Podemos et Ciudadanos). Néanmoins, cet ébranlement n’a pas surgi dans un ciel serein, l’orage a été précédé d’éclairs et de coups de tonnerre. Lorsque les « subalternes », pour reprendre l’expression de Gramsci, se sont mis en mouvement par vagues successives, le compromis(sion) historique mis en place à la mort de Franco s’est fissuré. L’éclatement de la bulle immobilière en 2008 a accentué les brèches. Evoquer cette brève histoire peut aider à percer les conditions de rupture avec le système du capitalisme financiarisé, à l’heure où l’Europe néolibérale se défait par en haut. Dans un prochain article, je reviendrai sur cet objet politique nouveau qui s’est construit dans et en dehors du mouvement social, à savoir Podemos.

1 – Le consensus idéologique et ses premières fissures

A la mort de Franco (1975), les classes dominantes s’accordent pour mettre en place un régime de transition préservant leurs privilèges, tout en rejoignant le modèle du capitalisme européen. Ce compromis, conclu entre les conservateurs issus du franquisme et le parti Socialiste (PSOE), maintient les intérêts de la monarchie, de l’église et de l’armée. Il est validé par le pacte de Moncloa, les lois d’amnistie qui enterrent la répression franquiste, et par la Constitution de 1978 qui institue de fait le bipartisme. « Ni vainqueurs, ni vaincus », tel est le mot d’ordre repris en chœur par les médias. En 1986, l’Espagne entre dans l’Union Européenne et l’Otan et approuve en 1982 le traité de Maastricht. Le mythe fondateur, celui de la monarchie démocratique, requiert le consentement de tous et, depuis 1992, le PSOE est au pouvoir… Felipe Gonzales ne le cèdera au Parti Populaire qu’en 1996… après avoir préparé le terrain aux recettes néolibérales. Il faut toutefois attendre la loi du 11 avril 1998 pour que celles-ci prennent la vigueur du capitalisme sauvage. Les municipalités se voient retirer le caractère urbanisable des terrains : tous les terrains sont déclarés constructibles. Le boom immobilier, et la bulle qui s’en suivra, trouve son origine dans cette loi. Mais, avant même qu’elle ne produise ses effets, l’apathie des dominés va être ébranlée par une succession de mouvements qui vont politiser des fractions de la population.

Non à la guerre, non aux attentats, non aux mensonges d’Etat

En 2003, l’invasion de l’Irak provoque une émotion populaire qui fait déferler dans les rues plusieurs millions de personnes (1 million à Madrid, autant à Barcelone…). Aznar s’est rangé derrière Bush et c’est inacceptable. Le 11 mars 2004, l’attentat de Madrid (130 morts) provoque un nouveau raz-de-marée. Contre toute vraisemblance, Aznar, son gouvernement, les médias, accusent l’ETA basque. Le 12 mars, 8 à 11 millions d’Espagnols sont dans la rue pour condamner le terrorisme mais ils ne sont pas dupes de la manipulation. « Nous voulons la vérité » scandent-ils ; des dirigeants du parti populaire (PP) qui s’étaient insérés dans les manifestations sont hués et certains quittent les rangs sous escorte policière. Des manifs de casseroles se produiront ensuite devant les sièges du PP.
En 2004, le rejet du PP se traduit dans les élections. Zapatero du PSOE les remporte. On le croit social et pacifiste, des milliers de manifestants, devant le siège du PSOE, scandent « Tu portes nos espoirs »…

Le boom immobilier et les perdants. 2006

Les banques ont accordé des prêts immobiliers souvent supérieurs aux biens en y incluant mobiliers et voitures ; la frénésie de construction et d’achat s’est traduite entre 2003 et 2006 par l’édification de 3 millions de logements, soit la production, pour la même période, de celle de l’Allemagne, du Royaume-Uni et de l’Italie réunis. Quant aux prix de l’immobilier, ils ont été  multipliés par trois de 1998 à 2006. Des phénomènes paradoxaux vont se conjuguer pour rendre, à terme, la situation intenable ; le taux d’abandon scolaire s’accroît sous l’impulsion des salaires attractifs dans le bâtiment (13.3 % de travailleurs) ; la précarisation de l’emploi, sous l’effet des mesures régressives du droit du travail et la quasi inexistence de logements sociaux, donnent naissance à deux mouvements : « Jeunesse sans futur » « Tu n’auras jamais de logement dans ta putain de vie » et V de Vivienda, qui deviendra, la PAH, Plateforme des personnes affectées par les prêts hypothécaires. A l’origine, il s’agissait d’aide psychologique et matérielle aux personnes expulsées. Particularité espagnole, datant d’une loi de 1909 : à la première échéance non remboursée, les banques peuvent se saisir du bien, le mettre aux enchères et ponctionner sur les salaires, le capital et les intérêts restant dus… Devant les effets iniques de cette législation, que n’ont pas remis en cause ni la droite ni le PSOE, le mouvement de soutien aux expulsés va se politiser et essaimer dans toute l’Espagne.

2008. La loi SINDE et les activistes en ligne

Le gouvernement à majorité PSOE, par la loi susmentionnée, interdit le téléchargement des produits culturels : levée de boucliers des blogueurs, hackers, journalistes, activistes en ligne. Internet doit rester un espace libre de toute ingérence de l’Etat. Le discrédit de la caste politique s’accentue d’autant que les révélations mettent au jour la corruption qui gangrène le PSOE et le PP, notamment dans le détournement de la collecte des droits d’auteurs. Circule sur les réseaux sociaux le mot d’ordre : « Ne vote pas pour eux ».

2 – La crise de 2008. La brèche dans le consensus bipartisan

En préalable, il faut souligner que l’économie espagnole repose sur trois axes : l’agriculture intensive, le tourisme et la construction. L’entrée dans l’Europe n’a guère provoqué une industrialisation. Quant aux banques, tout particulièrement les caisses d’épargne, gérées par les régions, elles ont favorisé la corruption et la gabegie : des aéroports jamais ouverts, des autoroutes superflues, des opérations immobilières véreuses.

La crise venue des Etats-Unis (dite des subprimes) a fait éclater la bulle immobilière espagnole. L’Etat, pour éviter des faillites en série, a injecté 200 millions d’euros entre 2008 et 2013, dans l’opération de sauvetage. La dette publique s’est envolée. Face aux difficultés rencontrées pour rembourser les créanciers, le Conseil européen lance un ultimatum à Zapatero : pas d’aide de la Troïka et du FMI sans mesures drastiques de régression sociale. Il précise ses conditions : réduction de 15 milliards d’euros des dépenses publiques, le passage de 65 à 67 ans pour l’obtention des pensions de retraite et leur gel, la hausse de la TVA ainsi que la flexibilisation accrue du travail, dans un contexte déjà marqué par la précarisation.    

Des conséquences dramatiques

Le taux de chômage qui était de 8% en 2007, bondit à 18% en 2009 pour atteindre 27% en 2013, affectant, à 50%, les jeunes. Face à l’incapacité de nombreux ménages de faire face à leurs échéances de prêts, les expulsions permises par la loi de 1909, se multiplient. Entre 2006 et 2012, plus de 300 000 procédures d’expulsion sont dénombrées. L’indignation prend des proportions inégalées : PSOE et PP prétendront que les Espagnols ont vécu au-dessus de leurs moyens alors qu’éclatent des affaires de corruption qui les désignent à l’opprobre public, pots de vin, rétro-commissions, voitures de luxe… L’affaire Gürtel qui atteint tous les trésoriers du PP et va provoquer des mises en examen spectaculaires, tout comme l’affaire dite ERE de détournement en Andalousie d’aides aux salariés licenciés servant en fait des élus et adhérents du PSOE et du PP, sont emblématiques (100 millions volés). Au total, selon une estimation basse, ce sont 40 milliards d’euros par an qui auraient été détournés ! La caste (politiciens des partis dominants, banquiers, capitalistes du BTP…) est désignée, notamment dans les réseaux sociaux et la petite chaîne de télévision alternative, la télé K et son émission hebdomadaire la Tuerka(1).

Le coup de tonnerre du 15 mai 2011

Dans ce contexte, les mobilisations à caractère économique se succèdent. Le 15 mai, à l’issue d’une longue journée de manifestations, le soir, un groupe de 40 personnes décide de camper sur la Puerta del Sol en réclamant la « démocratie réelle maintenant ». Dans la nuit du 15 au 16, les forces anti-émeutes dispersent violemment la centaine de personnes. Les campeurs lèvent les mains : « Voici nos armes ». La répression est filmée par téléphones portables, retransmise sur les réseaux sociaux ; elle suscite une telle émotion populaire que le lendemain, 17 mai, dans plus de 200 villes les places centrales sont occupées. Le mouvement du 15 M est lancé : 200 avocats volontaires se mobilisent ainsi que de nombreux médecins. Des assemblées citoyennes se succèdent, hors partis et organisations ; les individus prennent la parole délégitimant le pouvoir en place : « Nous sommes ceux d’en bas ».

Le 20 mai, à l’approche des élections municipales et législatives qui vont suivre, la commission électorale déclare les campements illégaux. Colère sur les places  noires de monde : « Nous sommes tous illégaux ». Le pouvoir n’ose réprimer. Les victoires électorales du PP ne changent rien, au contraire, elles durcissent la contestation : devant les municipalités, les manifs de casseroles proclament : « ils ne nous représentent pas ». Certes, la victoire de la droite a un goût amer mais l’abstention a bondi de 5% et, surtout, 651 000 bulletins blancs et nuls ont été dénombrés. La colère redouble lorsque, le 26 mai 2011, les partis dominants (PP et PSOE unis) introduisent dans la Constitution la « règle d’or budgétaire » : le remboursement de la dette est prioritaire sur toute dépense publique. Le « coup d’Etat financier » est dénoncé avec virulence.

Le 12 juin, les campements sont levés : un million de personnes y ont participé de manière intensive. Certes, il y a une certaine lassitude vis-à-vis de l’intransigeance du pouvoir, l’absence d’alternative claire mais la volonté d’en découdre est toujours présente : « Nous ne partons pas, nous nous propageons ».

3 – Le nouveau cycle de mobilisations : la PAH et les marées (2012-2013)

La Plateforme contre les prêts et les expulsions se renforce et essaime dans plus de 220 villes. En 2016, on dénombre plus de 1 600 expulsions stoppées et 2 500 familles relogées « illégalement » dans des squats. La PAH lance une initiative législative populaire qui recueille plus de 1,5 million de signatures. Malgré son caractère « modéré » (moratoire sur les expulsions, reconversion des prêts en loyers encadrés), le parlement refuse d’en débattre. Une campagne de scratches est lancée : ce sont des manifestations devant les résidences des députés, avec force bruits de casseroles, désignant à l’opprobre public la caste. Des contradictions au sein des députés aboutiront à une loi édulcorée pour calmer le jeu.

De 2012 à 2013, des marées de toutes les couleurs sont autant de coups de boutoir contre le pouvoir. Elles prennent la forme de marathons, de chaînes humaines, de manifestations, de diffusions vidéo sur les réseaux sociaux. Il y a les marées vertes à la suite du non renouvellement de 3 000 postes d’enseignants contractuels, des coupes budgétaires dans les cantines scolaires et de l’introduction de cours de religion. Puis les marées blanches des femmes protestant contre les crèches privées trop chères et contre l’inégalité salariale, les marées grenat sur la santé publique et les restrictions de couverture des Espagnols émigrés dans d’autres pays européens (2 millions !). Les marées bleues s’insurgent contre la privatisation de l’eau, la marée jaune contre les restrictions budgétaires en matière culturelle qui affectent tout particulièrement les bibliothèques. Les marées marron contre la pollution et pour l’environnement écologique, les marées rouges pour l’emploi et contre la précarité.

Toutes ces marées convergent le 25 février et le 22 mars 2013. Ce fut d’abord la manif « contre le coup d’Etat des marchés financiers » puis « la marche de la dignité » : des cortèges partis de 8 villes convergent sur Madrid et rassemblent des milliers de personnes pour réclamer « Du pain, du travail, un toit pour toutes et tous ».

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Le processus de mobilisations destituant n’a pas trouvé, malgré les assemblées citoyennes, sa traduction politique. La naissance et le développement d’un nouveau parti à caractère hybride, s’inscrivant dans le cours électoral qui va suivre la séquence de mobilisations, peut-il provoquer la rupture avec le système bipartisan acquis au néolibéralisme et aux politiques d’austérité ? Ce sera le sujet du prochain article.
Il n’en demeure pas moins, au vu des évènements relatés ci-dessus, que la légitimité du système issu de la transition est ébranlée. Demeurent les questions de l’articulation des mouvements sociaux avec des propositions alternatives crédibles. En outre, la succession des élections démontre que c’est, pour le moins, l’hégémonie du PSOE qu’il convient de briser. De même, les forces politiques traditionnellement à gauche du PSOE (syndicats et Izquierda Unida, PS + dissidents du PSOE) n’ont guère impulsé les mouvements ; ils ont, de fait, été débordés, voire ignorés. Enfin, le nombre d’activistes et de manifestants, s’il reflète un processus de prise de conscience, ne réduit pas pour autant la distance entre les militants et la masse mobilisée, bien qu’il prouve, pour reprendre les termes du « comité invisible » que « ce n’est pas le peuple qui produit le soulèvement, c’est le soulèvement qui produit le peuple » contre les classes dominantes. Reste à en tirer les leçons, y compris en France.

Gérard Deneux, le 20.01.2017

Sources : Podemos, la politique en mouvement d’Alberto Amo et Alberto Minguez, 2016, ed. La dispute

(1)   voir prochain article sur l’émergence et le développement de Podemos