Rouges de colère car les classes populaires ne doivent pas payer la crise du capitalisme.



Verts de rage contre le productivisme qui détruit l’Homme et la planète.



Noirs d’espoir pour une société de justice sociale et d’égalité


lundi 28 janvier 2019


Sommes-nous à un tournant historique ?

Depuis la crise financière de 2007-2008, suite à laquelle aucune solution réelle ne fut proposée pour en réduire les causes apparentes, la fuite en avant spéculative et prédatrice a prévalu. Les inégalités creusent un abîme entre les super-riches et l’ensemble de la population mondiale. Qui plus est, les dettes publiques et privées ont incité les castes politiciennes des Etats à pratiquer l’austérité laminant les classes moyennes, tout en cherchant à recourir à une concurrence de plus en plus féroce. Ce qui a changé, outre cette accentuation de la guerre économique, c’est l’obsolescence du multilatéralisme au profit de l’unilatéralisme. Le repli de l’impérialisme US, déjà entamé sous Obama, a pris la forme tonitruante et grandguinolesque avec Trump. Derrière la farce burlesque des tweets, c’est la montée en puissance du capitalisme d’Etat chinois qui inquiète les autres « empires », y compris l’Europe. On assiste, de fait, au retour des Etats-nations. Certes, ils n’ont jamais disparu mais les divergences d’intérêts n’ont fait que croître. Ils prennent la forme aliénante du retour au nationalisme xénophobe. En réalité, derrière ce masque manipulateur des classes populaires, se cache l’apparition de bourgeoisies agressives dans les pays de l’Est de l’Europe, qui refusent la domination du césarisme allemand et des eurocrates. Si le Brexit, tout comme la situation en Autriche et en Italie, sont différentes, elles dissimulent toutes le fait qu’il est de plus en plus difficile, pour les classes dominantes, de faire admettre à « leurs » peuples les politiques d’austérité et les effets de la désindustrialisation, de la robotisation, du recours aux nouvelles technologies. Au sud, le pillage reprend de plus belle, les dictateurs sont assurés de la complaisance intéressée des prédateurs, dont ils font partie.

Mais, partout, l’air sent le soufre. Les révoltes potentielles grondent ou explosent, comme au Soudan, voire en Tunisie. Des dissidences apparaissent sous les figures de Sanders aux USA, de Corbin en Grande-Bretagne, de Mélenchon en France. Des manifestations s’insurgent au sein même des pays de l’Est de l’Europe, en Russie également, contre les reculs des droits sociaux et des libertés publiques, et surtout, contre le conservatisme rétrograde et la corruption des élites.

L’occupation des places, les Nuits debout, les défilés contre les régressions du droit du travail n’ont rien changé. Les directions syndicales, même les plus contestataires, dans l’incapacité d’appréhender le caractère nouveau de la période, font d’autant preuve d’inertie qu’elles font face à l’atomisation des classes ouvrières et que leur propre vision désuète se heurte aux classes dominantes qui, de moins en moins, se prêtent à jouer le jeu de lâcher du lest dans des négociations à froid. Elles n’en ont cure.

Or, la plèbe se lève contre tous les carcans qui l’entravent. C’est le cas des Gilets Jaunes en France. Son moteur c’est l’injustice sociale, fiscale dont elle est victime et le sentiment diffus qu’il faut en finir avec les tenants du système. Les soulèvements populaires, dans la période qui s’ouvre, vont se répéter. Le rapport des forces sociales peut se modifier. Toutefois, face au tournant historique qui s’amorce, tous les dérapages sont possibles, faute de perspectives et de stratégie. Renverser le capitalisme n’est pas une mince affaire. Il faudrait pouvoir faire renaître une association internationale des travailleurs pour tisser une grande alliance contre les oligarchies régnantes, contre les risques de guerre, contre « l’effondrement » climatique… On en est encore loin. Quoique ! Une accélération de l’Histoire est toujours possible.

GD le 24.01.2019 



Editorial de PES - Pour l'Emancipation Sociale - n° 50, paru le 26 janvier 2019
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Un poème d'Hassen

La vermine

La politique reprend nos droits
comme si nos vies méritaient tout cela
Nous travaillons pour des ingrats
se prenant pour des rois
Pour certains
nous sommes le peuple d’en bas
De ce fait nous n’avons pas le choix
Nous sommes réduits au débarras
L’égalité ne fait pas partie des lois
La fraternité
est une valeur du peuple
qui naît de la pauvreté
A l’opposé
le riche développe en toute liberté
l’individualité
C’est une monoculture
où il n’y a pas d’égalité
La France se cache
derrière un miroir immaculé
Nos politiques ont les mains sales
bien avant les colonisés

Hassen


Où vont les Gilets Jaunes ?

S’il est encore difficile de pouvoir répondre à cette question, ce qui reste remarquable, c’est que ce mouvement dure toujours et qu’il conserve, dans l’opinion, un soutien persistant. Certes, il y eut le creux de la vague de la période des fêtes de fin d’année. Mais, contre toute attente, il persiste et semble rebondir. Nous ne reviendrons pas ici sur les causes structurelles et conjoncturelles qui ont favorisé son éclosion inattendue (1). Qu’il suffise de rappeler que l’injustice sociale et fiscale, le déni de démocratie, provoqués par les mesures de régression sociale depuis plus de 30 ans, ne sont désormais plus acceptées par toute une fraction de la population. La peur d’un déclassement social en cours (et à venir), la paupérisation des couches sociales les plus démunies, sont le terreau sur lequel fleurit cette mobilisation et la sympathie dont il dispose… toujours, malgré un certain tassement. La répression féroce qu’il a subie ne semble pas l’avoir brisé… tout au contraire ( !), encore moins la guerre médiatique dont il est l’objet, tout particulièrement de la part des éditocrates. Ce soulèvement populaire qui se cherche, refuse les cadres institués par le pouvoir : les rituels des défilés bien encadrés par la police, ces déambulations sans autre effet que la mise en valeur des bureaucraties syndicales pour négocier, à froid, les reculs imposés. Il ne veut pas composer mais imposer. C’est une force destituante. Il a déjà lourdement entamé la crédibilité du gouvernement Macron. Conspué, fragilisé, ce dernier de cordée ne voit, pour l’heure, se dresser devant lui un mouvement s’instituant comme une alternative avec laquelle il devrait pour le moins composer. Reste que les Gilets Jaunes, malgré les divergences exprimées dans leurs rangs, lui demandent de se soumettre ou de se démettre. Devant la persistance de cette révolte qu’il ne peut briser, face à l’essoufflement policier, malgré la main de fer de la haute hiérarchie, du ministre de l’Intérieur, de Macron lui-même, et le recours à des provocateurs et à des brutes épaisses de tous poils, le roitelet de l’Elysée a modifié sa tactique : noyer le mouvement dans le foutoir du « grand débat ». C’est sur la réalité de cette mascarade, et son possible impact, ainsi que sur les faiblesses du mouvement des Gilets Jaunes que l’on voudrait, ci-après, s’appesantir. Qui plus est, l’inertie des bureaucraties syndicales, voire les tentatives du mauvais Berger de la CFDT de venir en aide au pouvoir, sonne le glas de la faillite de « ces corps intermédiaires » qui jouent, plus ou moins, le jeu de la collaboration ou de la conciliation de classes.

Le f(l)outoir du grand débat (2)

Que pouvait-il faire d’autre, alors même que le 1er  de cordée n’en finissait pas de dévisser dans l’opinion, alors même qu’il lui fallait, à l’approche des élections européennes, éviter la débâcle annoncée ? Le remaniement ministériel, la dissolution de l’Assemblée nationale et l’appel à de nouvelles élections législatives furent autant de scénarii abandonnés, tant ils signifiaient l’échec du cap macronien, de régressions sociales promises comme des panacées. Pour Macron, abandonner la réduction des droits à l’indemnisation chômage, la baisse des pensions de retraite, la suppression de 120 000 postes de fonctionnaires, il n’en est nullement question. Par ailleurs, composer avec les « partenaires sociaux », ce serait tout autant redonner de la crédibilité à des structures qui lui semblent moribondes et prendre le risque de se voir contester par la CGT, SUD et la FSU. Ce remède lui vaudrait, qui plus est, face au lest à lâcher, les remontrances de « ceux qui lui tiennent la laisse », à savoir la finance, les multinationales et les eurocrates. Ne restaient donc que les petits notables de la France profonde, les maires et députés qui, complaisants, voudraient bien jouer ce jeu de dupes. Après quelques hésitations, le roitelet de l’Elysée finit par admettre que tout pourrait être déballé, y compris l’impôt sur la fortune, le CICE, la loi dite Travail, sans qu’il soit possible d’envisager de détricoter ce qui avait été imposé. Et ce fut cette adresse aux Français, cette lettre ampoulée et pleine de compassion et de compréhension larmoyantes et démocratistes pour tenter de sortir du guêpier des Gilets Jaunes. Et le petit Jupiter en dégringolade descendit dans l’arène des échanges, avec les écharpes tricolores, tant il était assuré qu’il débattrait avec eux, bien mieux qu’avec des porteurs de gilets. Les médias dominants applaudirent devant sa performance. Toutefois, les maires, convoqués à Souillac, à qui l’on voulait refiler la patate chaude de l’effervescence sociale, l’eurent saumâtres : toute une journée parqués, d’abord dans l’attente du grand maître de cérémonie, après avoir franchi moult barrages policiers et contrôles d’identité, puis subi la mise en scène d’un pseudo débat très encadré ! Ces maires, au milieu de quelques ministres et nombre de macroniens pur jus, durent entendre religieusement les doléances bien mesurées des maires, choisis par le préfet, et la leçon toute monarchique de Macron : « je ne changerai pas de cap ». Outré, René Revol s’empressa illico, après cette mascarade, de poster sur youtube, une déclaration sans équivoque (3). Il dénonça les cireurs de pompes, cette grand’messe présidée par un ministre et tous ces échanges obséquieux, où ne furent aucunement abordés la pauvreté, les salaires, les retraites, au cours duquel il ne fut question de faire payer les riches, encore moins des revendications des Gilets Jaunes, exclus et contenus bien loin de ce cérémonial de la parole présidentielle.

Qu’adviendra-t-il de la répétition dans les campagnes de ces grands raouts, ces fêtes de discursivité mondaines où le peuple des « gueux » est maintenu à distance. En fait, ce qui importe à Macron, c’est la caisse de résonnance médiatique de ces prétendues envolées démocratiques. Il espère regagner les faveurs, au moins d’une partie de l’opinion, isoler et diviser les Gilets Jaunes. Entre ceux qui sont prêts à jouer le jeu pervers de déposer leurs doléances et ceux qui refusent cet enfumage destiné à les engluer dans un référendum à venir bien cadré, la désagrégation du mouvement pourrait survenir. D’ailleurs, tout le ramdam autour d’une loi anticasseurs ou sur les quotas d’immigration a déjà permis à Macron de grignoter l’électorat le plus conservateur, voire réactionnaire, des Républicains de Wauquiez. La manifestation contre l’avortement n’augure rien de bon si ce n’est de conforter cette dérive droitière.

Les faiblesses du mouvement des Gilets Jaunes

La colonne vertébrale des Gilets Jaunes, ce sont ses revendications sociales et fiscales, tout comme l’aspiration démocratique à être consultés. Plus qu’avoir réussi à faire lâcher quelques miettes amères, comme la prime d’activité ou les heures supp sans cotisations sociales, la force du mouvement a fragilisé le pouvoir, différé les régressions sociales annoncées. Reste que le mouvement ne parvient pas, ou rencontre des difficultés, à se structurer. Les assemblées citoyennes ou les comités les regroupant sont encore trop rares. Le refus ou l’hésitation à déléguer se manifeste à la fois par le recours à des notions ambigües, comme « messagers » (de quoi, désignés par qui ?), par les appels à manifester de porte-parole auto-désignés, par les recours à des électrons libres anonymes sur les réseaux sociaux. L’appel à une assemblée des assemblées citoyennes de Commercy indique, en revanche, un chemin démocratique que contredisent les démarches auprès des maires, voire auprès des autorités. Toutefois, plus ou moins spontanément, face à la violence policière, le mouvement fait preuve de souplesse tactique, comme en atteste la manifestation de femmes Gilets Jaunes ou le recours à un service d’ordre, évitant ainsi les provocations. Non seulement, le mouvement doit parvenir à faire vivre, en son sein, la démocratie dont il se revendique, mais surtout, gagner en consistance face au piège du « grand débat » et obtenir, pour ce faire, des victoires qui soient autant de reculs macroniens sur les revendications Gilets Jaunes. Là où le bât blesse, c’est bien évidemment sur l’ampleur des manifestations encore trop mesurées qu’il est toujours capable d’organiser dans la durée. Quant à l’aspiration de consultations périodiques du peuple, que concéderait le pouvoir, il ne faut guère se faire d’illusions. L’actuel rapport de forces contredit cette espérance, d’autant que le RIC (Référendum d’Initiative Citoyenne) n’a rien de magique. Pire, il semble occulter la nature même de l’appareil d’Etat au service du capitalisme financiarisé, dont Macron n’est que le desservant.

Ce qui est certain, toutefois, c’est que l’on assiste à une crise de régime, celle de la 5ème République. Cette démocrature présidentialiste, soumise aux diktats de Bruxelles, n’est pas en mesure de lâcher du lest, comme ce fut le cas en 1968. Elle est, depuis au moins la fin des années 1980, encore plus depuis la crise de 2007-2008, vouée à la mise en œuvre des politiques de privatisation et de mesures austéritaires. Comme on l’a vu, à l’occasion du sauvetage des banques privées et à l’occasion de l’étranglement de la Grèce, les marchés financiers, les eurocrates, sont prêts à jouer le chaos et la stratégie du choc, afin d’éviter l’émergence d’une alternative contraire à ses intérêts. Ceux qui ont trempé dans la chimère de la bienveillance des institutions européennes, comme Tsipras, n’ont fait que trahir les classes populaires. Quant à Podemos, en Espagne, ses alliances parlementaristes, avec un parti socialiste moribond, le conduisent à se transformer en social-démocratie bis, face aux sociaux-libéraux. Les déconvenues de voies sans issue entrouvrent la porte à l’extrême droite. Il n’y a pas à s’étonner de voir actuellement surgir, en Grèce, un mouvement nationaliste contre la Macédoine, dans lequel « l’Aube dorée » nazie fait son nid. Pas de quoi non plus s’étonner de voir, dans l’Espagne que l’on pensait vaccinée contre le franquisme, sourdre, des catacombes méphitiques, des fascistes en Andalousie, s’alliant à la droite du Parti dit Populaire (PP).

L’effervescence sociale non aboutie s’est illustrée au cours de la dernière période : printemps arabes, occupation des places, Nuit debout. Elle souligne a contrario la faiblesse du « mouvement » ouvrier. Certes, le carcan ou l’inertie des bureaucraties syndicales, pèse lourdement. On n’assiste à aucun appel à rejoindre la mobilisation des Gilets Jaunes, même si, certaines fédérations départementales (de CGT et SUD) ont rallié les manifestations des Gilets Jaunes. La partition de la direction de la CGT, en solo, après bien des hésitations, prouve s’il en est besoin, que le corporatisme d’organisation prévaut sur les aspirations populaires, qu’il faudrait défendre sans rechigner. En outre, quoi de mieux que d’être au sein du mouvement pour y combattre les idées minoritaires xénophobes et complotistes !

Le risque d’émiettement des Gilets Jaunes est réel. Sans stratégie claire, en proie déjà à la lutte d’égos de « chefs » autoproclamés, pris par l’invocation incantatoire du Référendum d’initiative Citoyenne (voir le débat dans les articles qui suivent) et les pressions démagogiques du « grand débat » macronien, son rabougrissement est possible. Toutefois, la polarisation du corps social, le creusement des inégalités, en passe de s’accentuer avec la mise en œuvre controversée des régressions promises par Macron, appellent à un rebond plus torrentiel encore. Face à la voie de la souveraineté populaire, démocratique et sociale, susceptible d’entraîner l’adhésion d’autres peuples, s’en dresse une autre : le repli sur la « souveraineté » nationaliste et xénophobe. Cette deuxième voie, régressive, suppose une reconfiguration des classes et castes dominantes ; elle s’inscrit dans le cadre de l’amplification de la guerre commerciale et économique, qui a pris corps dans la dernière période. Des Etats-Unis à la Russie, des pays de l’Est de l’Europe à l’Italie, en passant par l’Autriche et le Royaume Uni, la voie nationaliste et xénophobe a donc le vent en poupe. Aux partisans de l’émancipation sociale, des insoumis et anticapitalistes, de la contrer en s’appuyant sur les révoltes actuelles et à venir. Vaste défi !

Gérard Deneux, le 22.01.2019    



(1)    Voir PES n° 49,  article « le peuple des Gilets Jaunes »
(2)    F(l)outoir : expression du Canard Enchaîné


Le RIC, c’est pas magique !

La revendication, ou plutôt l’aspiration, à être consulté périodiquement, face au césarisme présidentiel, fait prospérer l’idée du référendum d’initiative citoyenne (RIC). De même, le rejet de la démocratie, dite représentative, semble conforter cette méthode, consistant à en appeler directement, sans intermédiaire, au peuple. Bien qu’elle soit à la disposition des populations dans différents pays, comme la Suisse, l’Italie et certains Etats des USA, cela ne semble pas interroger ses promoteurs en France. Certes, ces exemples sont des formes atténuées par rapport au contenu du RIC : législatif, révocatoire, abrogatoire et constituant. Mais la seule question réelle et non idéelle à se poser, c’est comment l’imposer dans le contexte actuel.

Les réponses, lorsqu’elles ne sont pas éludées, sont singulièrement simplistes : il suffirait de recueillir un nombre significatif de signatures sur une question pour la soumettre aux parlementaires, aux ministres, en faisant appel à leur sens de la démocratie, ou (et), à la pression qui s’exercerait sur eux, pour qu’ils consentent à obéir à cette injonction « populaire ». N’est-ce pas là retomber dans le « crétinisme parlementaire » ou dans l’idéalisme d’un Droit qui ne pourrait que prospérer ?

Le RIC ou rien résoudrait tout. Ce serait la voix du peuple. C’est occulter que le peuple est une construction historique, insérée dans une société, ou plutôt dans une formation sociale, travaillée par des rapports de classes où « l’idéologie dominante » est  (peu ou prou) l’idéologie des classes dominantes. Cette constatation en appelle à la lutte pour l’instauration d’une nouvelle hégémonie (une autre manière) de penser le monde concret. L’invocation de la Grèce antique ou de la révolution française de 1789 est-elle une objection majeure à ce constat réaliste ?

Ce que l’on appelle le siècle de Périclès, où ce « stratège » s’impose contre l’aéropage des aristocrates, où le « peuple », dès lors, débat dans l’agora, pratique le tirage au sort, réduit l’influence des « notables » (armateurs, constructeurs de navires…). Cette lutte de classes institue un peuple de 40 000 citoyens, sur une population de 400 000 hommes (pas les femmes) à Athènes. C’est une démocratie ségrégative où ceux qui décident ne travaillent pas ; ils possèdent le droit de décider précisément parce qu’ils possèdent des esclaves et des métèques. La Grèce de l’époque est, en fait, un impérialisme maritime qui, d’ailleurs, brise toute révolte de la plèbe et refuse  les droits civiques aux enfants de citoyens, issus de femmes « étrangères », barbares.

Quant à la révolution française, vis-à-vis de laquelle l’on peut se référer à la Constitution démocratique de 1793, jamais appliquée, l’on ne peut faire l’impasse sur sa signification : une intense lutte de classes où le Tiers Etat s’impose comme peuple-nation contre les ordres que sont l’aristocratie et l’Eglise.

Cette supplique au RIC contre la démocratie dite représentative, reflet déformé, de fait, de la suprématie des classes dominantes, invoque, pour se faire valoir, la composition sociologique des assemblées parlementaires. Certes, y dominent les vieux, les riches, les hommes. Mais cet argument est-il pertinent par rapport au contenu de l’alternative au système ? Les jeunes, les pauvres, les femmes composeraient-ils un peuple pur ? Qu’aurait donné le recours au RIC dans l’Allemagne de la montée du nazisme dans les années 30 ? Autre chose que l’avènement de Hitler ? Ou, dans la France coloniale sous la 3ème République, ou lors du débat de la guerre d’Algérie, ces « évènements » où la seule question était celle de mater les terroristes ? On peut aligner bien d’autres exemples, comme celui de la France pétainiste des années 1940 à 1942 pour le moins.

Bref, les « chouardises », si elles s’appuient sur l’aspiration à un renouveau démocratique, semblent faire l’impasse sur la réalité d’intérêts antagoniques au sein de la formation sociale française. Pire, elles semblent appeler à une réconciliation des classes, elles entretiennent des illusions sur le contenu du combat à mener contre la domination de l’oligarchie et la nature de l’appareil d’Etat dont elle dispose. Pour l’heure, c’est la persistance de la mobilisation et la détermination des Gilets Jaunes ainsi que sa possible structuration démocratique qui est décisive pour modifier le rapport de forces jusqu’à provoquer une crise politique d’envergure. Celles et ceux d’en bas seront en capacité de prendre le pouvoir, pour et par le peuple construit, en opposition antagonique avec l’oligarchie du capitalisme financiarisé. Nous n’en sommes pas encore là, loin s’en faut.

Gérard Deneux, le 22.01.2019

Cet article fait partie d'un débat contradictoire sur PES n° 50 
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Contre la déforestation en Malaisie

Sur l’île de Bornéo, des nomades penan, derniers représentants des chasseurs-cueilleurs, au cœur de la jungle de l’Etat de Sarawak, forment le dernier carré de résistance contre les entreprises d’exploitation forestière qui, avec le soutien des gouvernements locaux, ont de longue date mis à sac la forêt primaire. En une trentaine d’années, 80 % des forêts pluviales des deux Etats malaisiens de Bornéo, Sabah et Sarawak, ont disparu, détruites par le commerce du bois ou remplacées par d’immenses champs de palmiers à huile. Cette industrie florissante ne cesse de prospérer en raison d’un appétit croissant pour l’huile de palme : rien que dans l’Union européenne, la croissance de la consommation de ce produit, pour confectionner notamment les biocarburants, a explosé : de 14,6 millions de tonnes dans le monde en 1995 à 61,1 millions en 2015. La Malaisie est, après l’Indonésie, le 2ème producteur mondial de ce « carburant ».  Les Penan, dont le chef Peng Mengut, au milieu d’une vaste zone de forêt vierge encore épargnée, mènent l’un des ultimes combats des peuples autochtones contre les bulldozers des compagnies d’abattage du bois. Depuis deux ans, ils ont bloqué la piste des bulldozers en érigeant des barrières en bambous. Ils ont écrit sur une pancarte : « Cette forêt est le territoire traditionnel des Penan » et demandent aux intrus de « ne pas empiéter sur leurs terres et leurs droits », cette forêt aux centaines d’espèces animales, dont plusieurs dizaines sont endémiques à Bornéo, comme celle d’un ours et du splendide oiseau « calao-rhinocéros ». Depuis le mois d’août, le chef Peng et ses compagnons ont fait monter la pression en construisant une maison de bois blanc qui barre l’accès à la jungle. Cette  ZAD du bout du monde a permis aux « rebelles » de remporter une bataille, en octobre : après d’âpres négociations, la société d’abattage a fait demi-tour.
Les indigènes osent désormais poursuivre leurs adversaires devant les tribunaux, même si la loi de 1957 ne les protège pas, décidant que les terres cultivées avant 1957 appartiennent au cultivateur, mais celles cultivées après 1957 nécessitent des autorisations. Les indigènes possèdent rarement les papiers prouvant que les terres sont bien les leurs. Ces conflits illustrent deux visions antagonistes du monde entre les destructeurs de forêts et les indigènes qui la peuplent et nul ne peut prédire, face à la globalisation implacable si le chef Peng Mengut et ses compagnons ne sont pas en train de livrer leur dernière bataille face aux bulldozers.
Extraits de l’article de Bruno Philip (le Monde 15.01.2019). Pour en savoir plus : ONG de défense des peuples premiers : Survival International    https://www.survivalinternational.fr/





à lire... Un pompier pyromane.
L’ingérence française en Côte d’Ivoire d’Houphouët-Boigny à Ouattara
Il est difficile de donner un aperçu de cette contribution à l’histoire récente de la Côte d’Ivoire, tant la richesse de cet essai nous plonge dans les intrigues, les manipulations de l’ingérence de la France néocoloniale dans ce pays. Qu’il suffise de dire, pour le moins, que la médiacratie hexagonale a occulté, déformé les faits, visant ainsi à valider l’intervention militaire française. En la présentant comme un arbitre impartial et désintéressé. En fait, après le décès d’Houphouët-Boigny, ce dirigeant acquis à la Françafrique, sous étroite surveillance de l’Elysée, l’émergence de clans, d’une bourgeoisie et d’une classe moyenne, a changé la donne. La crise des matières premières, l’endettement du pays, les plans d’ajustements structurels imposés par le FMI, ont attisé les rivalités entre les prétendants au pouvoir. Dans cette pétaudière, l’arbitrage intéressé de l’Elysée s’est heurté à des résistances imprévues. Pour parvenir à s’imposer et écarter Gbagbo et ses velléités d’indépendance, de Chirac à Sarkozy, l’on a assisté au recours aux dictateurs africains, tout particulièrement au triste sire, Compaoré du Burkina Faso, à la partition du pays, à l’opération militaire française dite Licorne, à l’instrumentalisation-manipulation de l’ONU, à la bienveillance concurrente des USA… C’est un vrai polar où les exactions, les crimes contre l’Humanité, les coups tordus comme le bombardement de la base militaire française de Bouaké se sont succédé pour imposer le candidat Ouattara, l’homme de la Banque mondiale et du FMI. Les saigneurs de guerre comme Soro… n’ont pas été inquiétés, ni les bénéficiaires patronaux français, tels Bouygues ou Bolloré, encore moins Chirac, Villepin ou Sarkozy… Seul, après le coup de force de l’armée française, Gbagbo a été traîné devant la Cour pénale Internationale pour, après plusieurs années, être acquitté. En fait, lui, peut-être un peu moins que les autres, aurait dû rendre des comptes au peuple ivoirien. Ce qui nous fut présenté comme une guerre ethnique ou (et) religieuse ne fut que les tentatives réussies de restauration de la Françafrique dans un pays en pleine effervescence, en proie à une décolonisation factice… Pour leur malheur et pour leur affranchissement, les peuples, dans le brouillard des intérêts dont leur pays est victime, se construisent dans des combats meurtriers contre les puissances étrangères et l’ordre mondial qui leur est prescrit. GD
Raphaël Granvaud et David Mauger, Agone Survie, 2018, 20€



Syrie. Guerre sans fin ?

Sur les 21 millions d’habitants en 2011, après 8 ans de guerre, la Syrie compte plus de 350 000 morts, 3 millions de blessés, 5,8 millions d’exilés (3,3 millions en Turquie, 1 million au Liban, 655 000 en Jordanie, 1 million en Europe), 6,6 millions déplacés internes. Dans quelques mois, les Syriens entreront dans la 9ème année de guerre  sans que l’on puisse imaginer une issue rapide, favorable aux populations y vivant encore et au retour des réfugiés. Le conflit originel a rapidement échappé aux Syriens et à leurs revendications initiales : plus de démocratie, plus de liberté, plus d’égalité. Ce territoire a permis aux puissances étrangères d’y développer leurs propres stratégies, comme un terrain d’une guerre mondiale par procuration. Au fil des années et des alliances ou soutiens internationaux, les rebelles, comme l’Armée syrienne libre et autres résistants, ont été vaincus et Assad est toujours là. Seules les FDS (Forces Démocratiques syriennes - dont les combattants kurdes du YPG – Unités de protection du peuple) ont combattu vaillamment et réussi à repousser l’Etat islamique (à Kobané puis à Raqqa…), même s’il reste encore quelques « poches », notamment à Idlib, sous la coupe du mouvement djihadiste  HTS -Hayat Tahrir Al-Cham (ancien front Al-Nosra et ex-branche d’Al-Qaida en Syrie).
Aujourd’hui, la seule résistance qui tient encore est donc celle des FDS du nord-est de la Syrie (à la frontière  turco-syrienne), à l’Est de l’Euphrate (cf carte). C’est le Rojava, région autonome, incluant les minorités et les populations de religions différentes sur un modèle d’alternative communaliste d’émancipation (1). Mais, pour tenir, elle a besoin de la force aérienne des Etats-Unis. Erdogan piétine à la frontière, avec une seule idée en tête : anéantir cette force à majorité kurde, qui menacerait, avec l’appui du PKK,  l’unité de la Turquie despotique.
Les autres puissants partenaires ou adversaires de Bachar Al-Assad développent des stratégies leur permettant de rester dans ce secteur stratégique du Moyen-Orient. Ce qu’elles ont, malheureusement pour les Syriens, réussi, c’est de permettre à Assad d’être toujours debout.
Dans ce contexte, peut-on penser à la fin ou non de la guerre en Syrie ? Quel avenir pour les FDS et notamment les combattants des YPG et de leur volonté d’autonomie régionale ?

1 – Provocation ou stratégie des Etats-Unis ?

Comme des copains de cour d’école, les présidents des puissances internationales, décident des stratégies par tweet ! Le 19 décembre, Trump, tweete à Erdogan : « Nous avons vaincu l’Etat Islamique en Syrie, ma seule raison d’y être...  Nous avons gagné… Nous rentrons à la maison ». Actuellement, le soutien de la coalition dans la région kurde du nord-est de la Syrie c’est : 2 000 soldats états-uniens, répartis dans 12 bases militaires et des soldats des forces spéciales françaises dans 5 bases. Nouvelle « fanfaronnade » de Trump ou volonté d’accélérer la fin de la guerre ? En tout cas, son intervention intempestive, une fois de plus, fut posée sans consultation ni de la coalition occidentale (notamment la France et le Royaume Uni), ni de l’administration US - qui défendait la volonté contraire, à savoir celle de rester, afin de contenir la présence iranienne en Syrie. Ceci provoqua la démission du secrétaire à la défense James Mattis ainsi que celle du coordinateur de la coalition internationale contre l’Etat Islamique, Brett McGurk, remplacé par l’émissaire pour la Syrie, James Jeffrey.

La Turquie réagit immédiatement. Quelle aubaine ! Erdogan est à la porte du Rojava, armes au pied, pour anéantir cette force kurde qui, en alliance avec le PKK, Parti des Travailleurs du Kurdistan, revendique l’autonomie des peuples kurdes dans la région. Son ministre de la défense s’empressa d’interpréter le tweet de Trump comme un blanc-seing pour lancer une nouvelle offensive dans cette région contre les Kurdes : « Ils peuvent creuser des tunnels et des tranchées s’ils le veulent…, le moment venu, on les enterrera dans les tranchées qu’ils ont creusées ». Il annonça aussitôt une offensive imminente sur la ville de Manbij. Cette incursion d’Ankara en Syrie serait la troisième du genre : la première fut Jaraboulous en 2016, à l’issue de laquelle les forces militaires turques épaulées par l’Armée syrienne libre (combattants pro-occidentaux anti-Assad) délogèrent Daech, mais aussi les FDS ; la deuxième incursion eut lieu en 2018, l’armée turque pénétrant dans Afrin et chassa les combattants kurdes. L’OTAN, apparemment, ne s’émeut guère des actes belliqueux d’un de ses membres, en tout cas ceux commis par Erdogan n’ont pas débouché sur une crise de l’Alliance atlantique. Idem pour la  « communauté internationale » et l’ONU, qui ne semblent pas s’émouvoir des incursions d’un Etat dans un autre, sans y être autorisé !

Certains analystes pensent qu’Erdogan prépare le prochain scrutin électoral municipal et  a besoin de booster le sentiment nationaliste turc. Ce qui est certain, c’est que le pouvoir d’Erdogan est fragile, maintenu à coups d’emprisonnement et d’interdiction de toute opposition et par une fuite en avant dictatoriale et interventionniste. La Turquie a donc besoin, à la fois, du soutien des Etats-Unis et de la Russie, et également des FDS qui ont participé à la lutte contre les djihadistes de Daech, dont certaines cellules sont encore actives à Idlib notamment, (voir ci-dessous). De la même manière, les forces Kurdes ne peuvent créer un cordon militaire et politique sans le soutien aérien des Etats-Unis. Dans ce contexte du « je te tiens par la barbichette », les fanfaronnades ont été remisées : le 8 janvier, le conseiller pour la sécurité nationale de la Maison Blanche, Bolton, précisait que les Turcs ne devaient pas s’engager militairement sans une totale coordination, ni sans l’accord des Etats-Unis et affirmait que le retrait américain ne serait pas effectif tant que la Turquie ne garantissait pas la sécurité des combattants des YPG/FDS. Quant à Trump, il accusait le New York Times d’avoir écrit une histoire très inexacte sur ses intentions concernant la Syrie et annonçait avoir contacté Macron pour un retrait « réfléchi et coordonné ».

Pour autant, serait-ce déjà les stratégies d’après-guerre qui se dessinent, la Turquie se considérant comme le seul pays doté de la puissance nécessaire pour prendre la suite des Etats-Unis sur le terrain ? Mais c’est une partie à 4 qui se joue en Syrie. Il faut, en effet, ne pas oublier l’Iran qui ne retirera pas son soutien à Assad, ce qui renforce le nécessaire maintien des forces spéciales américaines, et notamment celle d’Al-Tanf, à la frontière jordano-syrienne. Elle est la plus grande base américaine en Syrie, nécessaire à la protection par les Etats-Unis de leur ami Israël (qui, par ailleurs, lance des raids aériens réguliers sur la Syrie et vient d’envoyer plusieurs missiles sur Damas). Elle se situe, par ailleurs, sur l’axe stratégique de l’Iran. Iran, rappelons-le, qui vient de signer un accord commercial avec la Syrie (30.12.2018) comprenant, non seulement des marchés, mais aussi des échanges bancaires, douaniers et un fonds commun d’investissement pour la reconstruction.

La Russie, qui a soutenu Erdogan militairement dans le nord-est de la Syrie, notamment dans l’incursion d’Afrin, est en train de renforcer ses troupes, notamment à Manjib où la police militaire patrouille. Son représentant vient de déclarer que le terrorisme doit être anéanti à Idlib. Poutine, qui soutient Assad, estime que la reprise en main d’Idlib, tout comme le contrôle du nord-est, participe au nécessaire contrôle du gouvernement syrien sur l’ensemble de son territoire.    

Ces propos ne sont guère rassurants pour les FDS et les Kurdes, même si le « danger » est momentanément retardé, Idlib reste la prochaine « cible ».

2 - Les prochains lieux d’affrontement

Idlib

En juin 2011, les habitants d’Idlib manifestaient contre le pouvoir d’Assad. Leur résistance se transforma en lutte armée, soutenue par l’Armée Syrienne Libre. Suite à l’infiltration par le nord (la Turquie ne « broncha » pas) de combattants islamistes, mais aussi du fait que le régime Assad y transférait régulièrement tous les djihadistes et autres rebelles indésirables (ceux de la Goutha, etc.), le Front Al-Nosra réussit à prendre le pouvoir en 2015. Aujourd’hui HTS (Hayat Tahrir Al-Cham (ex-Al-Nosra) contrôle 60 % du territoire de la région.

Même si les accords d’Astana de 2017 - signés entre la  Russie, l’Iran et la Turquie - ont créé 4 zones de cessez-le-feu, dont Idlib, Assad veut reprendre la région d’Idlib. D’une part, elle est toute proche du fief de la dynastie d’Assad, Lattaquié ; par ailleurs, elle se situe sur un axe de communication important Damas/Alep ; enfin, elle est une région agricole riche en maraichage et en oliviers. Mais Assad est incapable d’y réussir seul, son armée est très affaiblie : il a besoin de ses amis russe et iranien. La Turquie en redoute les conséquences : les populations civiles en fuite, cherchant refuge dans ce pays et augmentant le nombre de réfugiés accueillis. Un compromis a été trouvé, en septembre, par la création d’une zone démilitarisée autour d’Idlib sous contrôle de la Turquie et de la Russie, ce que refusèrent les FDS réclamant la présence de l’ONU, pour cette mission.

Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, c’est l’ordre islamique qui règne dans la région d’Idlib. La Turquie n’a pas réussi - les rebelles pro-turcs du Front de libération nationale ont baissé les armes - à neutraliser les factions extrémistes, dont le HTS. Erdogan reste obnubilé par le nord-est et veut négocier une incursion dans le Rojava, avec Washington et Moscou.

Certains analystes en Turquie pensent que Moscou et Ankara ont trouvé un accord : le HTS peut être attaqué à Idlib par le régime syrien et l’aviation russe, la Turquie ne réagira pas, en retour, elle aurait l’aval russe pour mener son incursion dans le Rojava. Le chef d’HTS, Al-Jolani a promis que son groupe « ne sera pas un obstacle à une opération turque visant à déraciner le PKK des régions sunnites et que le pouvoir à Idlib soit exercé par des institutions civiles ». Pour l’heure, l’appareil sécuritaire du HTS occupe le terrain avec des descentes musclées d’escadrons de la mort. Lors de manifestations d’ampleur contre les djihadistes, en septembre, plusieurs militants ont été enlevés ou assassinés ; le 23 novembre dernier, le fondateur et animateur de Radio Fresh, l’une des dernières figures de renom qui continuait de s’exprimer depuis l’intérieur de la Syrie, tombait sous les balles des djihadistes avec l’un de ses compagnons. En Syrie, encore une fois, les acteurs pacifiques finissent écrasés par les acteurs armés.

La suite dépendra de la Russie et de l’Iran, les partenaires de la Turquie au sein du groupe d’Astana qui devraient se rencontrer d’ici fin janvier.

Le Rojava menacé 

Le 14 janvier, Trump et Erdogan sont tombés d’accord sur la nécessité de créer « une zone de sécurité débarrassée du terrorisme au nord de la Syrie ». Ce serait une concession de taille faite à Erdogan qui n’a eu de cesse de la réclamer. Le périmètre serait géré par l’armée turque et ses supplétifs rebelles syriens, pour empêcher « toute incursion des milices kurdes syriennes en Turquie ».

Les Kurdes le savent, la trahison étatsunienne peut se répéter : personne n’a cillé lors de l’envahissement d’Afrin, par exemple, qui a chassé ses citoyens kurdes, pillé et confisqué leurs biens, pris des otages et repeuplé la région avec des djihadistes et des Arabes d’autres régions du pays ; ce fut pourtant un changement démographique équivalent à un nettoyage ethnique. Les USA ont ignoré les appels à l’aide des Kurdes.

Et les Kurdes savent aussi qu’ils ne peuvent l’emporter sans l’appui des forces aériennes états-uniennes. Si Trump se retire, les FDS pourraient être écrasées par la Turquie, soutenue par Poutine. Il serait question d’une zone tampon. Qui la gèrerait ? Pas les USA puisqu’ils se retirent. Les troupes turques sont massées à la frontière en vue d’une incursion à l’est de l’Euphrate. La police militaire russe patrouille dans Manjib (Rojava). Les YPG ont les plus grandes craintes quant à leur protection. Le 19 décembre, le Comité d’urgence pour le Rojava, a lancé un appel « Ne laissez pas le Rojava devenir un autre Yémen » (2). « Le Rojava doit être soutenu car c’est la seule région de Syrie dirigée démocratiquement et fondée sur des principes laïques, féministes et écologiques. Ses valeurs s’opposent à la fois au fondamentalisme et à la dictature. Son pluralisme et sa vision fédéraliste de l’avenir de la Syrie sont un modèle pour l’ensemble de la région. Les FDS ont été le seul allié fiable des USA dans la guerre contre Daech. Maintenant qu’ils ont presque terminé leur travail et qu’ils ont subi d’immenses pertes, il est essentiel que nous honorions notre obligation morale envers les personnes qui ont combattu Daech, en les aidant à réaliser une coexistence pacifique avec toutes les puissances régionales. Les USA doivent s’engager à fournir à la Fédération démocratique du nord de la Syrie une assistance économique, politique et militaire. Et faire pression sur la Turquie pour qu’elle rouvre les négociations de paix avec ses propres Kurdes ». Telles sont les demandes du Comité.

Nous laissons la conclusion provisoire de notre interrogation à Gilbert Achcar (3). Rappelant que les Etats-Unis sont un allié très peu fiable pour les mouvements qui ne s’inscrivent pas carrément dans leur perspective, il pense que les forces kurdes, face à la menace d’une nouvelle invasion turque, chercheront à obtenir la tutelle russe (qui s’en réjouit déjà) et un accord avec le régime Assad. L’autre vainqueur sera Daech car les combattants kurdes vont tout simplement abandonner la lutte contre elle et se redéployer dans le Rojava. Dans les régions arabes situées à la frontière irakienne, l’Iran sera en tête du peloton puisqu’il est le seul à faire l’éloge de l’allégeance des deux côtés de la frontière. La co-présidente kurde du conseil démocratique syrien, Ilham Ahmet qui chapeaute les institutions mises en place dans le Rojava, déclare (23 décembre 2018) : « Quand nous aurons retiré nos forces de la région de Deir ez-Zor (où sont concentrées les ressources en hydrocarbures sous le contrôle des FDS) pour nous défendre au nord face à la Turquie, le régime syrien et les forces iraniennes se déploieront et prendront le contrôle des ressources en hydrocarbures qui s’y trouvent ». James Mattis, ex-ministre de la Défense, et d’autres sénateurs républicains pressentent le chaos accru qui en découlera dans la région.

En fait, nous assistons à une guerre par procuration, menée par des alliances à géométrie variable pour le partage de cette région du Moyen-Orient. Les peuples y sont instrumentalisés quand ils ne servent pas de chair à canons pour assurer la domination de l’un ou l’autre belligérant. D’un côté, la coalition occidentale (USA/France/Royaume Uni…) avec le soutien plus ou moins assuré des pétromonarchies du Golfe persique et d’Israël ; de l’autre, la Russie et l’Iran, alliés d’Assad. Quant à la Turquie, elle joue double jeu : membre de l’OTAN et en alliance avec la Russie, afin de briser l’essor alternatif du Rojava et de contrer l’influence de l’Arabie Saoudite. Ces jeu trouble a permis l’essor et l’armement de milices djihadistes manipulées – des monstres ont surgi (Etat Islamique, Al-Nosra…). Les FDS et leur force armée, les YPG, ainsi que les résistances pacifiques anti-Assad de l’intérieur ou en exil, sont les seules forces qui restent du printemps arabe syrien. Cette configuration tragique résulte d’une part, du recul de l’hégémonie US entamée sous Obama et de sa volonté de se tourner vers l’Asie, de « diriger de l’arrière » ainsi que de l’émergence de sous-impérialismes tentant de jouer leur propre partition (Russie/Iran/Turquie/Arabie Saoudite/Emirats Arabes Unis/Israël). Dans cette conflagration  digne des guerres balkaniques (1912), l’absence d’une résistance internationale anticapitaliste est dramatique.

On ne peut que déplorer l’absence de comités de soutien aux Syriens ; pour notre part (Amis de l’Emancipation Sociale), nous avons tenté de les constituer en Nord Franche-Comté, dès 2011, sans succès, souvent au prétexte qu’Assad était un « rempart » contre l’impérialisme étatsunien. Aujourd’hui, on voit le résultat ! Il n’est jamais trop tard d’apporter du soutien aux Syriens qui subissent les atrocités d’une guerre qu’ils n’ont pas voulue et aux kurdo-syriens du Rojava. Khaled Issa, représentant en France du Rojava lance un appel « Au secours la France » (le Monde du 28.12.2018). C’est un appel internationaliste pour la paix qui est urgent, afin d’éviter de nouveaux massacres.  

Odile Mangeot, le 22.01.2019    

(1)   Lire La Commune du Rojava, coécrit par Stephen Bouqin, Mireille Court et Chris Den Hond, ed. Syllepse 2017. Voir sur hhtps://orientxxi.info « le Rojava en Syrie : entre compromis et utopie de Mireille Court et Cris Den Hond  
(2)   Comité créé en mars 2018 suite à l’invasion turque à Afrin
(3)   Chercheur et enseignant d’université franco-libanais. Ecrivain. Dernier ouvrage « Symptômes morbides : la rechute du soulèvement arabe » (2017, Actes sud. Lire également « La poudrière du Moyen-Orient » avec Noam Chomsky (2007). Sur https://www.lesclesdumoeynorient.com/  


Sources : site alencontre.org, le Monde, Orient XXI, PES n°18 (novembre 2015), n° 19 (décembre 2015) « Syrie, Irak, Afghanistan… Vers l’extension du domaine de la guerre ? » et n° 41 (février 2018), « Moyen-Orient ; Guerres et (ou) révolutions. Articles de Gérard Deneux.
   

Les FDS
Les Forces Démocratiques Syriennes, créées en 2015, regroupent majoritairement les Unités de protection du Peuple (YPG) et les Unités de protection de la femme (YPJ), branche armée du Parti de l’Union démocratique (PYG) (Kurdes). Mais aussi de nombreux mouvements comme le conseil militaire syriaque, l’armée Al-Sanadid, le bataillon international de libération ou encore des groupes affiliés à l’Armée syrienne libre : Jaych-al-Thuwar,  la Brigade des révolutionnaires de Raqqa, etc… Les FDS forment également des conseils militaires régionaux, comme le Conseil militaire de Manbij, celui de Jarablus, d’al-Bam, de Deir ez-Zor. Les FDS compteraient entre 40 000 et 80 000 membres. Plus de 10 000 ont été tués dans la lutte contre l’Etat Islamique.