Rouges de colère car les classes populaires ne doivent pas payer la crise du capitalisme.



Verts de rage contre le productivisme qui détruit l’Homme et la planète.



Noirs d’espoir pour une société de justice sociale et d’égalité


vendredi 6 octobre 2023

 

Détresse océanique

 

L'océan, les mers et les fonds marins sont une question de survie et d'équilibre. Mais l'océan souffre cruellement de la tragédie des « communs » : à personne et à tout le monde, sans règles ni contrôles. Pour certains, ce n'est qu'un gouffre béant permettant d'y cacher leurs vices. Pour d'autres, c'est un garde-manger vu comme infini et gratuit, un nouvel espace de conquêtes pour des ambitions économiques et technologiques débridées. L'océan est une somme de complexités, en duel avec l'humanité destructrice, indifférente et passéiste. Odyssée d'un monde aquatique en danger menacé de surpêche, pollution et canicules marines.

 

Les eaux du globe sont en danger, et par conséquent l'humanité aussi. A la fin du mois de juin, un nuage de fumée a survolé l'océan Atlantique jusqu'à atteindre le continent européen : les méga-feux ont ravagé plus de 9 millions d'hectares au Canada. Mais des « incendies » tout aussi destructeurs ont également eu lieu dans l'océan. Le 18 juin, la température de l'océan Atlantique a atteint 23,5°C soit 1,22°C de plus que la normale, selon l'Agence Américaine d'Observation Océanique et Atmosphérique (NOAA). Cet été, les canicules marines invisibles ont sévi de l'Islande aux côtes de l'Afrique du Nord, et les températures relevées au large des îles britanniques sont de 4 à 6 °C au-dessus des normales saisonnières. Plus globalement, les tristes records s'accumulent : entre les mois de mars et mai, la température moyenne à la surface des océans a dépassé de 0,83°C la moyenne du XXème  siècle, un record absolu depuis les premiers relevés, il y a cent soixante-quatorze ans. Les océans sont en ébullition.

 

Les conséquences sur la faune et la flore marines sont énormes : destruction d'habitats, d'écosystèmes particulièrement vulnérables comme les herbiers marins ou les récifs coralliens, apparition d'espèces invasives, migration de poissons vers les eaux du Nord, voire leur disparition, ce qui pourrait engendrer de graves crises sur le long terme. « L'océan produit de l'oxygène et est une pompe à carbone : les chiffres varient, mais on estime qu'il peut capter 30 à 40% du carbone émis chaque jour, expose Romain Troublé, directeur de la fondation Tara océan -qui produit de la connaissance scientifique et interpelle l'opinion. Enfin, l'océan régule le climat de notre planète et a déjà absorbé environ 92% de la chaleur émise depuis deux cent ans. Sans lui, on serait grillés, l'océan est notre avenir, mais c'est aussi notre présent ».  Il commence pourtant à être sérieusement en danger, notamment à cause de son acidification : lorsque les taux de CO2 augmentent dans l'atmosphère, une partie se dilue dans l'eau, ce qui diminue le pH de l'eau. En parallèle, il souffre de plus en plus d'anoxie (manque d'oxygène), des différences de salinité et de toutes les pressions exercées sur lui.

 

En 2004, la goélette de la Fondation Tara océan part au Groenland observer cette zone quasi vierge mais ultra-vulnérable, puis au pôle Nord, où elle a dérivé dans la glace pendant cinq cent jours. A la suite de cette expédition, elle s'intéresse pendant quatre ans au plancton et collecte près de 35 000 échantillons de virus, de bactéries et d'algues. Lors de ces missions, l'équipe a trouvé du plastique partout, ainsi qu'une grande quantité de pollutions chimiques, même en Antarctique ou en Arctique, loin des activités humaines. Un cheminement qui prouve l'interconnexion des océans, des écosystèmes et des pollutions, et l'immensité de l'inconnu. « Étudier le plancton a permis d'esquisser une vision holistique de la diversité de la vie marine : nous avons découvert 100 000 nouvelles espèces de micro-algues, 150 millions de gènes, rapporte Romain Troublé. Et nous avons doublé le nombre de bactéries connues sur la planète rien qu'avec l'étude des récifs coralliens du Pacifique. C'est vertigineux et captivant. »

 

Accord sans contrainte

 

La contradiction entre exploitation économique et préservation écologique est devenue pathologique. Mais les scientifiques tirent le signal d'alarme de plus en plus fort. Un exemple emblématique : la haute mer. Cette zone située au-delà des zones économiques exclusives (ZEE) des États n'était sous la juridiction de personne. Si les États n'ignoraient pas la présence de minerais et de pétrole, ni le potentiel de pêche, ils n'imaginaient pas qu'elle regorgeait d'autant de ressources génétiques précieuses pour les avancées scientifiques et les industries pharmaceutiques, agroalimentaires ou cosmétiques. Après 15 ans de discussions, les États membres de l'ONU ont signé le 19 juin un traité sur les eaux internationales, notamment pour répartir entre les pays « riches » et les pays en développement les bénéfices provenant de l'exploitation de ces ressources qui demande d'énormes moyens financiers et technologiques. Un traité jugé « historique » qui tente de protéger les espèces sous-marines de la prédation des industriels, mais qui n'interdit rien.  « Il faut anticiper les problèmes sur l'usage de l'océan dans le futur et s'interroger : comment penser l'interface terre-mer afin qu'elle soit durable ? Quelles valeurs - culturelle, symbolique ou financière - voulons-nous attribuer à l'océan ? souligne la scientifique Françoise Gaill. L'océan est un bien commun de l'humanité. Nous devons donc le préserver mais, surtout, nous en sommes responsables ! ». L'ONU a lancé la décennie des Nations Unies pour les sciences océaniques au service du développement durable (2021-2030) et la Conférence des Nations Unies sur les océans se tiendra en 2025 à Nice, organisée conjointement par la France et le Costa Rica.

 

Ressources pillées

 

Venus d'Europe ou d'Asie, des navires de pêche industrielle jouent un rôle majeur dans la raréfaction de la ressource halieutique en Afrique de l'Ouest. Sur la plage de Soumbédioune, un des hauts lieux de la pêche  à Dakar, Adama Thiam, 60 ans, témoigne : « Actuellement, le poisson se fait rare. On est obligé d'aller de plus en plus loin, jusqu'à 110 kilomètres des côtes parfois ». Sur les 718 kilomètres de la façade atlantique sénégalaise, le constat est le même : mise à mal par la surpêche, la ressource n'a plus l'abondance d'antan. Les experts de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) le confirment : au large du nord-ouest de l'Afrique, le bonga et la sardinelle sont « surexploités », lit-on dans le rapport de 2021. Ce phénomène « constitue une menace grave pour la sécurité alimentaire et l'emploi dans la sous-région ». C'est particulièrement vrai au Sénégal, où les prix explosent, alors que le poisson est la première source de protéines animales dans l'alimentation de la population. Le secteur de la pêche fournit du travail à plusieurs centaines de milliers de personnes. Mais le désespoir guette. « Beaucoup de jeunes pêcheurs ont émigré en Espagne, rapporte Adama Thiam. Il y a quelques semaines, mon propre fils aîné est parti en pirogue pour les Canaries. Le voyage est dangereux, mais qui ne risque rien n'a rien... Maintenant il est là-bas ».

 

Qui vide les eaux de l'Afrique de l'Ouest ? Au Sénégal, les pêcheurs artisanaux pointent avant tout la responsabilité de la flotte industrielle internationale, « composée principalement d'entreprises chinoises, turques, russes, coréennes et européennes » comme le détaillait Greenpeace dans son rapport d'octobre 2020 « Mal de mer. Pendant que l'Afrique de l'Ouest est verrouillée par le covid-19, ses eaux restent ouvertes au pillage ». Profitant des défaillances des Etats en termes de surveillance, des bateaux étrangers opèrent de manière illicite.

 

Dans d'autres cas, l'accaparement des ressources se fait de manière « légale ». L'Union européenne en profite depuis des décennies. C'est en 1979 que le premier accord de pêche a été signé entre l'Europe et le Sénégal. De plus en plus impopulaire, il a néanmoins été renouvelé régulièrement, jusqu'à sa suspension en 2006. En 2014, un nouvel accord, beaucoup moins permissif, est entré en vigueur. Depuis 2019, il n'autorise plus que 45 bateaux européens à pêcher dans les eaux sénégalaises, pour des prises limitées.

 

Au sein de la classe politique locale, on critique le faible montant versé à l'Etat par l'UE et les armateurs : 3 millions d'euros par an. « Un bradage à vil prix de nos ressources halieutiques », dénonce le Pastef, le parti du principal opposant, Ousmane Sonko.

 

Après la rupture de l'accord historique, en 2006, les chalutiers européens avaient dû quitter les eaux sénégalaises. Mais certains ont vite trouvé le moyen de revenir : ils ont pris le pavillon sénégalais. Une pratique possible via la constitution de sociétés mixtes avec des partenaires locaux, potentiellement de simples prête-noms. Ce système « très opaque » des sociétés mixtes est de plus en plus utilisé par les bateaux chinois. Comble de manque de transparence, on ne connait même pas le nombre exact de navires industriels bénéficiant d'une licence de pêche au Sénégal.

 

Désert liquide

 

Autre aberration dénoncée par Greenpeace : les usines de farine et d'huile de poisson. Chaque année, plus de 500 000 tonnes de poisson, « qui auraient pu nourrir plus de 33 millions de personnes » en Afrique de l'Ouest, sont transformées en farine et huile de poissons « destinés à alimenter les élevages de poissons et d'animaux, en Europe et en Asie pour l'essentiel » (rapport « Nourrir le monstre », 2021). Autrement dit : le saumon norvégien de pisciculture vendu dans les supermarchés français peut être engraissé à base de poisson sauvage mauritanien ou sénégalais. Le Président de la Plateforme des acteurs de la pêche artisanale du Sénégal (Papas), Abdou Karim Sall, est inquiet : « Ces eaux sont en train de se transformer en désert liquide. » A Joal-Fadiouth, une aire marine protégée a été créée. « Il faudrait en créer une en haute mer » estime le leader syndical et, selon lui, la fermeture des usines de farine de poisson et le retrait des autorisations de pêche aux navires étrangers constituent la priorité.

 

>>><<< 

 

Trop vaste, trop insondable, trop éloigné. Longtemps, la connaissance du monde marin est restée suffisamment lacunaire pour que les impacts de la prédation humaine suscitent plus de points d'interrogation que de certitudes. Aussi, les premières mobilisations associatives se sont longtemps limitées à lutter contre les pollutions les plus écoeurantes ou les déséquilibres d'évidence alarmants tels que les marées noires ou la destruction des grands cétacés. Sea Shepherd, qui naît en 1977, a notablement contribué à réduire la prédation par les méthodes radicales de son fondateur, Paul Watson. Plus récemment, la disparition presque totale du cabillaud en Atlantique Nord a fait parler les étals et il est difficile d'exonérer la responsabilité de la surpêche et donc de la surconsommation.

 

Dans les années 2000, l'océanographe Charles Moore fait une découverte qui va estomaquer l'opinion publique : l'existence, dans le Pacifique Nord, d'une immense aire encombrée d'une énorme quantité de déchets plastiques. La circulation marine, qui s'enroule en vortex dans cette zone, y a rassemblé près de 2 000 milliards d'objets, du confetti de plastique à des pièces de plus de 50 centimètres. Un « 7ème continent », comme on l'a baptisé.

 

L'un des faits majeurs des deux dernières décennies, dans les écosystèmes marins, est l'accélération et l'intensification des agressions humaines. L'association Bloom, fondée en 2005, reconnaît ainsi être passée d'une lutte sectorielle à une approche systémique. L'association se dit désormais en lutte résolue contre les « destructeurs » pour contribuer à une transition de l'ensemble du secteur vers un modèle écologique et social plus performant. Et la plupart des grandes organisations environnementales intègrent désormais les enjeux sociaux. Il y a une dizaine d'années, Greenpeace a ainsi pris pleinement conscience que le secteur de la pêche artisanale, qui fait vivre des millions de personnes pauvres dans le monde, était un allié objectif. François Chartier, responsable de la campagne Océans de Greenpeace, en est convaincu, « la justice sociale est une dimension indispensable de la lutte pour la protection des océans ».

 

Stéphanie Roussillon, le 30.09.2023

 

Sources : Politis n°1767 - Reporterre

 

 

Fukushima. Le cauchemar continue

 

Pourvu qu’en France, l’on ne connaisse pas une catastrophe de même nature, alors même que sur le Rhône, dans cette vallée où sont implantées nombre d’usines chimiques, l’on trouve l’une des plus fortes concentrations de centrales nucléaires dans le monde, et ce, sans évoquer la densité de la population qui y réside.

 

On se souvient, c’était en mars 2011, un séisme suivi d’un tsunami détruisit la centrale nucléaire de Fukushima. Les experts scientifiques, les médias, après un moment d’affolement, ont tout fait pour nous rassurer.

 

On vient d’apprendre, sans que cela fasse la Une des journaux, qu’après le drame, le drame continue.

 

Le Japon ne sait que faire des centaines de milliers de tonnes d’eau contaminée, ayant servi à refroidir les trois centrales nucléaires détruites en grande partie. Les 1 000 réservoirs où l’eau est stockée sont pleins, donc l’eau, contenant toujours du tritium, devrait être rejetée à la mer. Inoffensif ? La Chine, la Corée du sud, s’insurgent mais la décision est prise. Les Japonais s’inquiètent, le sel de mer, les plages, pourraient être contaminés… La démocratie japonaise n’en a cure.

 

Ce n’est pas tout. Que faire de toutes ces boues chargées de nucléides ? Elles sont stockées dans des conteneurs dits de « haute intégrité ». Ils sont « tellement protégés » qu’il faut encore les entourer de murs de béton. La limite de ce stockage étant prévue en 2027, il convient d’en réduire le volume à 70 % par déshydratation… encore plus radioactive ?

 

Restent des casse-têtes encore plus gênants pour nous rassurer. Dans le réacteur n° 1, le plus touché, s’est accumulé 279 tonnes de débris de combustible fondu qui a traversé la cuve de protection et endommagé le socle de béton sans arrêter sa progression… Dans les trois réacteurs, du corium, extrêmement radioactif, s’est formé. C’est un mélange issu d’une combustion à 3 000 °. Pour l’enlever, il faut… le concasser, le réduire en petits morceaux à l’aide de robots pratiquant la découpe au laser.

 

Pas de quoi s’étonner des avis divergents des experts qui « pensent » que pour réduire les 7.6 millions de tonnes de déchets, il faudra 40 ans ou 300 ans, voire plusieurs centaines d’années…

 

C’est beau le progrès… pour demain et l’apathie… pour aujourd’hui !!!

 

GD

 

source : articles de Philippe Mesmer, le Monde des 23 et 31.08.2023

 

Libye.

Pour comprendre le désastre actuel

 

La Libye est un pays quasiment désertique. Contrairement à l’Algérie ou au Maroc, elle ne possède pas de chaîne montagneuse intérieure qui la protégerait du Sahara. Celui-ci avance donc presque jusqu’à la mer Méditerranée. Seule une étroite bande côtière est densément peuplée. A l’intérieur se trouvent principalement des éleveurs nomades. C’est ainsi que 7 millions d’habitants vivent sur un territoire trois fois plus grand que la France. Ses voisins sont l’Egypte et le Soudan à l’est, le Tchad, le Niger au sud, l’Algérie et la Tunisie à l’ouest.

 

Des Romains au panarabisme de Kadhafi

 

Au cours de l’histoire, la Libye fut occupée par les Romains. Ceux-ci découvrirent de gigantesques nappes phréatiques et firent du nord de ce pays désertique le « grenier à blé » de leur empire. Au 7ème siècle, les Arabes islamisent les populations qui se répartissent en trois régions : la Cyrénaïque à l’est (Benghazi, Tobrouk…), le Fezzan au sud (Sebha, Ghat) et la Tripolitaine à l’ouest (Tripoli, Syrte).

 

Au 16ème siècle, Soliman le magnifique prend Tripoli. Les trois régions sont alors annexées à l’empire ottoman. Au début du 20ème siècle, c’est l’Italie qui, à la recherche d’un empire colonial, attaque et occupe ce territoire. La « main mise » italienne ne se fit pas sans mal, puisqu’après avoir combattu les Turcs, les Italiens feront face à une farouche résistance arabe. A tel point, qu’en 1918, l’Italie ayant les plus grandes difficultés à « stabiliser » ces régions, dut « à contre cœur » reconnaître la République  Tripolitaine, premier Etat islamique au monde à disposer d’un gouvernement républicain. Quelques mois plus tard, ils firent de même avec « l’Emirat de Cyrénaïque ». L’Italie gardait la main sur la justice, l’armée, la diplomatie de ces Etats. Mais en 1922, l’Italie met fin à la relative autonomie de ces deux régions et en reprend le contrôle total.

 

Ces régions n’étaient donc pas peuplées de gens « ignares et arriérés », comme nous le laisse, parfois, voire souvent, penser les manuels d’histoire. Des expériences de pouvoir intéressantes s’y déroulaient.

 

Jusqu’en 1931, une guérilla lutta contre la présence italienne. La pendaison de leur chef en septembre de cette année-là y mit un terme. Mussolini, en 1932, annonce l’occupation militaire de tout le territoire qu’il nomme Libye.

 

Durant la seconde guerre mondiale, les troupes italiennes attaquent l’Egypte, le 13 septembre 1940. Dans un premier temps, elles sont repoussées par les troupes anglaises présentes puis reçoivent l’aide de la célèbre Africa Korps et regagnent du terrain. Mais elles ne parviendront pas à faire tomber Tobrouk malgré un siège de 240 jours. Elles s’y épuisent et finalement en 1943, toute « la Libye italienne » est occupée par les forces britanniques et françaises. A l’issue de la guerre, la Tripolitaine et la Cyrénaïque passent sous le contrôle britannique et le Fezzan sous contrôle français.

 

Les Britanniques favorisent l’installation d’un royaume sur les deux régions qu’ils contrôlent. Ils y conservent leurs bases militaires et la libre circulation et la libre utilisation pour leurs véhicules militaires (terre, air, mer). C’est ainsi qu’en 1951, le Royaume Uni de Libye est le premier Etat du Maghreb à obtenir son indépendance. Idris 1er en est le roi. En 1954, un accord du même type est signé avec les USA. En 1955, la Libye rejoint l’ONU. Le 30 avril 1956 va changer l’histoire du pays. Ce jour-là, la Libyan American Oil découvre le premier gisement de pétrole du pays ; de nombreux autres suivront et, en 1965, la Libye est le premier producteur africain grâce à des infrastructures modernes. Les Libyens, et surtout les Etats-uniens, profitent de cette manne financière très conséquente. Le pays est pro-occidental et « tout va bien » pour eux, contrairement à l’Egypte qui en 1952 avait renversé le roi Farouk.

 

Cette situation confortable pour le clan occidental en Libye va durer jusqu’en 1968, date à laquelle un coup d’Etat militaire renverse le roi et place à la tête de l’Etat un certain Mouammar Kadhafi. Il est un capitaine de l’armée (qui se proclame rapidement colonel) issu d’un milieu défavorisé. Il instaure la république, se réclame du panarabisme qui vise à réunir et unifier les peuples arabes et défend l’identité arabe dans la lignée de Nasser, Saddam Hussein…

 

La Libye de Kadhafi. Un exemple ?

 

Sur le plan intérieur, grâce aux ressources du pétrole, il améliore nettement la vie du peuple libyen : école, accès à la santé gratuits, aliments de première nécessité subventionnés… Il développe l’agriculture grâce à des infrastructures modernes, d’irrigation notamment. Il multiplie les logements. Les entreprises étrangères viennent construire en Libye. Alsthom crée une centrale électrique à Tripoli. A tel point que, dans les années 70, la Libye est présentée comme un exemple de réussite économique et indéniablement les Libyens vivent mieux que sous la royauté. Kadhafi vise l’autosuffisance alimentaire, mais même s’il augmente la production agricole, il n’y parviendra jamais.

 

Sur le plan politique, le tableau est moins rose. Dans un premier temps, il joue habilement sur les divisons entre les tribus, pour empêcher la naissance d’un contre-pouvoir et apparaître comme l’unificateur, l’homme providentiel. Mais, rapidement, il devient l’unique décisionnaire puis un dictateur brutal. Pour cela, il s’appuie sur un concept qui a dû faire rêver quelques hommes politiques : la Jamahiriya. Officiellement, le peuple gouverne directement, pas besoin de députés... Le peuple décide et fait appliquer ses décisions par le « guide de la révolution » qui se trouve être Kadhafi lui-même. Dans les faits, il fait ce qu’il veut, ne rend de compte à personne, fait siennes les caisses de l’Etat…

 

Sur le plan extérieur, sa politique irrite les puissances occidentales. Il appuie, surtout financièrement, nombre de mouvements révolutionnaires : l’IRA, la fraction Armée Rouge, le mouvement populaire de libération de l’Angola, les groupes armés palestiniens, l’ANC de Nelson Mandela, etc.

 

La marine américaine croise régulièrement au large de la Libye et les incidents sont nombreux : en août 1981, deux avions libyens sont abattus par la marine étasunienne ; en 1980, l’ambassade américaine à Tripoli est saccagée. En 1986, Tripoli et Benghazi sont bombardées par l’aviation états-unienne. L’implication présumée des services secrets libyens dans l’attentat de Lockerbie (un avion de ligne américain explose et fait 270 victimes) conduit à la mise ne place d’un embargo sévère de 1992 à 1999. A cette époque, la Libye est un Etat « paria » pour les Occidentaux. Economiquement, cependant, il souffre peu de l’embargo. Une politique économique plutôt efficace et les revenus du pétrole dont les Occidentaux ne peuvent se passer en font un Etat attractif pour les travailleurs des autres pays d’Afrique qui s’y installent en masse. D’autant plus que la Libye soutient financièrement nombre de projets africains.  Elle finance un satellite de communication, subventionne des organisations, brise le monopole des compagnies aériennes occidentales en Afrique en créant la compagnie aérienne libyenne l’IFRIQIYA.  

 

Dans les années 2000, la situation va changer. L’ennemi de l’Occident devient le terrorisme islamique et, dans cette guerre, Kadhafi, de paria devient un allié car lui aussi est hostile aux islamistes radicaux. Les chefs d’Etats se succèdent à Tripoli (Blair, Berlusconi, Chirac, Zapatero…) signant de nombreux accords commerciaux et… une aide financière pour contenir l’afflux de migrants en Europe. Sarko recevra Kadhafi à Paris en cédant à tous ses caprices…   

 

En 2011, la Libye adhère à l’OMC, mais cette année-là, « les printemps arabes » bouleversent le cours de l’histoire du pays. En février, des émeutes anti-Kadhafi éclatent à Benghazi puis à Tripoli. Les « insurgés » reçoivent l’aide occidentale, contrôlent Benghazi et la  Cyrénaïque mais Tripoli reste fidèle à Kadhafi, au prix d’une bataille interne (3 000 morts). En février, un gouvernement provisoire dissident, le Conseil National de Transition (CNT), est créé à Benghazi. La France est le premier pays à le reconnaître, mais les forces loyalistes reprennent le dessus militairement et le CNT se trouve assiégé à Benghazi. Pour le protéger, l’ONU vote une résolution qui vise à créer une zone d’exclusion aérienne. Cette résolution (contrairement aux nombreuses  concernant le peuple palestinien) sera appliquée et en mars, une intervention aéronavale est déclenchée par la France, suivie par le Royaume Uni et les USA, appuyée par l’Italie. De mars à août 2011, les troupes de l’OTAN qui ont pris le relais contrôlent le ciel libyen et bombardent les forces loyalistes. Les « insurgés » se maintiennent dans l’est du pays. En août, des éléments hostiles à Kadhafi se soulèvent à Tripoli et prennent le contrôle de la ville, puis c’est Syrte, le dernier bastion kadhafiste qui tombe en octobre. Kadhafi qui s’y est réfugié est lynché dans des conditions effroyables. Ce n’était certes pas un ange et il est responsable de la mort de nombreuses personnes mais ce n’est pas une raison pour agir comme lui. Mais, cette disparition rapide évite un procès qui aurait pu mettre dans l’embarras quelques hommes politiques dont un certain Sarkozy. En fait, l’intervention de l’ONU avec la France en « fer de lance » était plus un appui aux insurgés qu‘une simple protection des civils.

 

Coupée en deux, tiraillée, la Libye sombre dans le chaos

 

Les « insurgés » s’organisent, alors, et créent le CNT, qui était l’autorité de la révolution libyenne, puis le Conseil Général National, élu (les premières élections en Libye). Mais, sur le terrain, nombre de milices, de groupes armés tribaux ou religieux ne reconnaissent pas le pouvoir du CGN et établissent leurs propres lois dans les territoires qu’ils contrôlent. La situation est très chaotique et le CGN n’a aucune efficacité sur le terrain. En 2014, la Chambre des représentants qui doit remplacer le CGN est élue mais ces élections ne concernent que quelques zones géographiques. Dans celles « administrées » par les milices, elles ne sont même pas organisées. De surcroît, des anciens membres du CGN, qui n’ont pas été réélus à la Chambre des représentants, ne reconnaissent pas celle-ci.

 

La Libye se retrouve donc en 2014 avec deux Parlements, le CGN et la Chambre des représentants. Le CGN siège à Tripoli ; il est composé majoritairement d’islamistes modérés et se fait appeler « Aube de la Libye ». La Chambre des représentants siège à Tobrouk, elle est composée de laïcs libéraux. Son bras armé est l’Armée Nationale Libyenne, composée de diverses milices (dont celle de Wagner). A sa tête, le général Haftar, un ancien proche de Kadhafi, qui a rompu avec lui, s’est exilé aux Etats-Unis pendant 30 ans et y a obtenu la nationalité américaine. Il a participé depuis les Etats-Unis à la lutte anti-Kadhafi et revient en Libye en 2011 pour prendre part à la « révolution ». Son engagement pour tenter de conquérir le pouvoir sur toute la Libye et ce, contre le gouvernement de Tripoli reconnu par la communauté internationale, lui vaut le soutien de l’Egypte et de la France. Malgré l’embargo, il reçoit des armes, dont celles de la Russie de Poutine. En revanche, le pouvoir de Tripoli où les Frères musulmans sont prépondérants est soutenu par la Turquie.

 

En 2015, l’ONU tente, et échoue, à faire prévaloir un cessez-le-feu. L’ANL progresse militairement jusqu’en 2020 mais ne peut prendre le contrôle de la région de Tripoli où siège le CGN, celui-ci recevant une aide militaire turque importante. La situation est donc bloquée. Un parlement à Tripoli, soutenu officiellement par les instances internationales, un autre à Tobrouk, soutenu officieusement par les pays occidentaux. Et, parallèlement, un grand nombre de milices qui font leur propre loi. Ces groupes armés ont pillé les entrepôts de l’armée de l’époque de Kadhafi et sont très bien équipés. Ces zones-là sont devenues des lieux de tous les trafics (armes, drogue, êtres humains). Des ventes de migrants, devenus esclaves, s’y déroulent.

 

La Libye de Kadhafi n’était pas un paradis, loin de là, mais, après l’intervention militaire occidentale, elle est un enfer pour beaucoup. Sarkozy, BHL et consorts en sont responsables. Elle est devenue un pays de non-droit où des puissances étrangères se font la guerre par procuration. Turquie, Italie  soutiennent et arment le parlement de Tripoli. Egypte, Russie, Emirats Arabes Unis soutiennent celui de Tobrouk. Ajoutez-y  la France qui joue soi-disant l’équilibre entre les deux parties et les milices armées qui jouent leur propre partition, et vous aurez une petite idée du calvaire que vit la population civile libyenne.

 

La tempête qui vient de frapper  le pays n’est pas due qu’à un évènement climatique, face auquel on ne pourrait que s’apitoyer. Elle est due en grande partie au réchauffement climatique dont les pays industrialisés sont les responsables. Et si les barrages ont cédé, ce n’est pas du fait des manquements de 4 personnes qui viennent d’être inculpées, mais de absence d’Etat, d’administration, d’infrastructures, depuis l’intervention occidentale de 2011 orchestrée par Sarkozy. Les Occidentaux, et la France en particulier, ont donc une grande part de responsabilité dans le bilan très lourd de ces inondations. Les climatologues auraient pu avoir l‘audace de ne pas nommer la tempête qui les a provoquées  Daniel mais plutôt Nicolas.   

 

Jean-Louis Lamboley, le 2.10.2023