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vendredi 29 janvier 2021

 

EDF. Combattre Hercule


EDF-GDF (Electricité de France et Gaz de France), c’est le nom de baptême de l’entreprise publique, créée en 1946, dans le cadre de la loi de nationalisation de l’électricité et du gaz, sous l’impulsion du Conseil National de la Résistance. L’énergie est considérée comme un bien public et sa gestion ne peut demeurer dans les mains de sociétés privées. Sont alors nationalisés les biens de quelque 1 300 entreprises : de production (154 sociétés), de transport (86 entreprises) et de distribution d’énergie électrique (1 150 compagnies). La loi institue un monopole de concession sur la production et sur la distribution.

A la sortie de la 2ème guerre mondiale, l’enjeu du redressement et de la modernisation industrielle du pays passe par la construction de grands ouvrages hydroélectriques et de production thermique d’électricité  à partir du charbon. Dans les années 1970, au regard du choix massif du  nucléaire civil, EDF se voit confier la construction des centrales nucléaires pour atteindre le parc de 56 réacteurs aujourd’hui.

Depuis la fin des années 1980, le balancier est reparti à l’inverse et l’on assiste, progressivement, à la privatisation des principales entreprises publiques et, par conséquent, au démantèlement du service public : EDF a une histoire rocambolesque et le coup de grâce risque de lui être donné dans les mois qui viennent si le projet européen Hercule aboutit.

Avant de détailler ce projet, nous ferons un rapide tour historique sur la transformation progressive du statut d’EDF.

 

EDF est dépecée

 

Depuis la fin des années 1980, l’UE s’attache à casser les monopoles dans le secteur des énergies de réseau, gaz et électricité. Pour y parvenir, les activités sont scindées au sein de la même entreprise publique, pour séparer ce qui est rentable de ce qui ne l’est pas. Hier, EDF assurait production, transport, distribution et fourniture de l’électricité. Aujourd’hui, l’ouverture à la concurrence saucissonne, filialise, comme cela s’est produit à France Telecom, la Poste, etc. Les directives européennes organisent des marchés intérieurs unifiés et la loi française s’adapte par petits sauts.

 

En 1999, les fournisseurs privés ont été autorisés à concurrencer EDF en proposant des contrats d’approvisionnement aux entreprises, puis, en 2007, aux particuliers. Puis, en 2000, naît RTE Réseau de transport d’électricité - chargée de l’entretien du réseau haute tension, puis ENEDIS (ex-ERDF) pour gérer le réseau moyenne et basse tension. Filiales d’EDF, elles sont des sociétés anonymes à capitaux publics, à 50.1 % pour RTE et 100 % pour ENEDIS. Pour veiller au « bon fonctionnement du marché », et… surveiller EDF qui pourrait être tentée d’utiliser son rôle de transporteur (via ses réseaux) et fausser la concurrence, est mise en place la Commission de Régulation de l’énergie (CRE). En 2003, EDF et GDF séparent définitivement leurs activités.

 

En 2004, EDF franchit une autre étape et devient Société anonyme à capitaux publics, dans laquelle l’Etat détient plus de 83 % des actions. Aujourd’hui, ses activités de production et de vente sont ouvertes à la concurrence, le transport et la distribution relèvent de filiales, hors du champ de la concurrence. Depuis 2007, une quinzaine de fournisseurs, dont EDF, comme Total direct Energie, Butagaz, Eni, Engie, CDiscount, Leclerc Energie…) revendent l’électricité à leurs clients.

 

Introduite en Bourse en 2005, la voilà prête à affronter ses concurrents sur le marché de la distribution, précisant que ces fournisseurs potentiels ne sont pas tenus de produire l’électricité et peuvent l’acheter sur le marché de gros, aux producteurs européens (dont EDF, qui produit 85 % de l’électricité en France), ou en Bourse. La première Bourse française d’électricité – Powernext -  ouvre en 2001 à l’initiative de banques (Société Générale, BNP Paribas), d’énergéticiens (EDF, TotalFinaElf, Electrabel) et de la place boursière Euronext. Elle fusionne en 2008 avec son homologue allemand et crée la Bourse Européenne de l’électricité, Epex-Spot. Messieurs les investisseurs, faites vos jeux et gagnez de l’argent sur ce nouveau marché !  

 

Mais la privatisation n’est pas totale. Subsistent deux tarifs : une offre réglementée (le tarif bleu) et les tarifs « de marché » pour l’électricité vendue par les fournisseurs privés. Une branche d’EDF va être « contrainte » de prendre sa place dans le segment concurrentiel ! C’est la voie « légale » choisie pour démanteler le service public, au nom de la satanée « concurrence libre et non faussée ».

 

20 ans plus tard. Les « usagers » d’EDF lui sont restés fidèles et 80 % des « clients » choisissent son tarif réglementé plutôt que celui des sociétés concurrentes. Alors, pour permettre à la « concurrence » de s’exercer « librement », le législateur va forcer la main. Suite à plainte en 2007 pour distorsion de concurrence, la Commission européenne trouve la solution. Incroyable mais vrai ! EDF est contrainte de réserver à ses concurrents privés, 1/4 de sa production nucléaire, à prix fixe, pour qu’ils puissent exister et lui faire concurrence ! C’est le mécanisme ARENH – Accès régulé à l’énergie nucléaire historique – fixant le prix du mégawatt/heure (Mwh) à 42€ (et ce jusqu’à 2025). La loi NOME (nouvelle organisation du marché de l’électricité), votée en 2010, entérine cette décision. Les sociétés privées ont le droit, mais pas l’obligation, d’acheter l’électricité à EDF… et si la Bourse leur permet d’acheter à des prix plus bas, ils choisissent le mieux-offrant. Quand les cours plongent, en 2016, par exemple, à cause de la surproduction due aux énergies renouvelables et au gaz de schiste étatsunien, les concurrents se fournissent sur le marché de gros. Le client est roi ! Encore plus rocambolesque et ubuesque : pour « veiller au bon fonctionnement du marché » ( !), la loi prévoit que si les cours de Bourse de l’électricité augmentent, les tarifs régulés devront suivre ! En 2018, suite à l’envolée des prix de l’énergie primaire et des matières premières mais aussi du fait du quota carbone, le kilowattheure a grimpé à la Bourse européenne. Aussitôt une augmentation des tarifs a été confirmée par le ministre de Rugy.  

 

En fait, ce système de dérégulation conduit à faire payer au consommateur la garantie d’un tarif réglementé, c’est-à-dire la garantie de payer plus cher le tarif bleu !!! On n’y comprend plus rien sauf qu’il s’agit de pousser les 80 % de consommateurs du service public à acheter aux concurrents sur le marché privé pour enrichir les détenteurs d’actions.

 

Cette ouverture au « libre marché » va fragiliser le « fleuron » français, jusqu’alors plus que rentable pour l’Etat, la totalité de ses coûts de production étant couverte par les factures des usagers et le supplément se transformant en dividendes. Il faut dire aussi que les dirigeants d’EDF, dans l’euphorie de la libéralisation en marche, ont investi sur toute la planète, acheté des sociétés productrices, certaines affaires seront des fiascos financiers ; ils ont investi massivement dans la construction des EPR (mais cela mériterait un autre article).

 

C’est donc le « socialiste » Jospin, qui, en 1999, sous la houlette de Strauss Kahn, a rendu effectif le « marché de l’électricité », et, par conséquent, la destruction du service public de l’électricité, même s’il reste encore des étapes à franchir. C’est que toucher à EDF est sensible, pour les salariés, les syndicats, les usagers…  et les politiciens poltrons avancent prudemment. D’autant que, après l’enthousiasme, on a vite déchanté : le prix du mégawattheure explose : entre 2001 et 2005 : + 55 %. Les industriels s’affolent et implorent le soutien de l’Etat, qui, alors, les autorise à revenir vers EDF aux tarifs régulés, moyennant une pénalité de 20 à 30 %, qui sera prise en charge par… l’Etat !!! C’est pire que ce que l’on pouvait imaginer ! Pour faire exister la concurrence, l’Etat subventionne les distributeurs ! Quand ce n’est pas le consommateur qui paie, c’est le contribuable.

 

Dans ce système, Les concurrents privés n’ont pas de dépenses de production, d’entretien et de maintenance des réseaux. Par contre, EDF ne rentre plus dans ses frais avec un prix fixe à 42€/Mwh, mais l’Etat ne protège pas EDF si les prix sont trop bas, ce serait de la distorsion de concurrence ! Le secteur privé est gagnant à tous les coups, n’hésitant pas, par ailleurs, pour trouver des clients, à pratiquer un marketing trompeur, voire malhonnête.

 

Les prix régulés existent encore et c’est bien ce qui dérange les partisans de l’ouverture totale du marché. Le projet Hercule est-il l’ultime étape pour tourner la page du service public de l’électricité ?

 

Hercule. Dernier combat ?

 

Le projet Hercule – qui fait l’objet de tractations secrètes entre la Commission Européenne et le gouvernement français – va-t-il mettre un point définitif à l’histoire rocambolesque d’EDF dans le marché européen de l’énergie ? Va-t-il être une fin sans retour du service public de l’énergie électrique ? Il est présenté par le gouvernement comme « une nouvelle régulation économique du nucléaire ». S’agit-il de protéger les activités sensibles et déficitaires du secteur nucléaire dans un pôle public pour mieux privatiser les activités rentables comme les énergies renouvelables ? Cela est, sans nul doute, l’objectif.

 

Le projet Hercule coupe EDF en trois morceaux. D’un côté, la production nucléaire et le thermique à flammes (centrales au gaz, au charbon, turbines à combustion) regroupés dans une entité « Bleu », détenue à 100 % par l’Etat. Ensuite, une société « Vert » dans laquelle on trouve Enedis, EDF Renouvelables, Dalkia (filiale EDF), EDF en Outre-mer et en Corse, certaines activités internationales, et la direction commerciale ( 8 500 salariés gérant la facturation et les contrats). Cette deuxième entité des énergies renouvelables pourrait être ouverte à la privatisation jusqu’à 35 % du capital. Le troisième morceau « EDF Azur » serait une filiale prenant en charge les concessions des barrages hydroélectriques.

 

Selon un ex-responsable CGT du comité central d’entreprise, cette ouverture au capital pose problème car toutes les activités placées dans la holding « Vert », qui sera partiellement privatisée, ont toutes des revenus garantis. Enedis, par ex, chargé de la distribution et des concessions, négocie son tarif d’utilisation des réseaux publics tous les 4 ans. Dalkia qui gère les délégations de service public pour les réseaux de chaleur, chauffage urbain ou géothermie, a un revenu garanti en contractualisant avec les collectivités. EDF Renouvelable qui exploite les parcs photovoltaïques ou éoliens, est engagée par contrat avec l’Etat, les prix sont garantis pendant 15 ans pour l’éolien, 20 ans pour le photovoltaïque. Ils ont donc une grande visibilité de gestion sur les marchés financiers.  C’est tout l’inverse côté « Bleu », le nucléaire ne bénéficie pas de revenu garanti, il est soumis aux fluctuations du marché de gros et de l’évolution de la Bourse. Alors même qu’il nécessite de gros investissements initiaux, il ne connaît pas les prix de vente de l’année suivante.

 

Pour EDF, il y a urgence à mettre fin au mécanisme ARENH car il grève ses recettes et l’empêche de financer son projet industriel et la maintenance du parc de production. La Commission européenne veut accentuer la concurrence dans la commercialisation de l’électricité. Le gouvernement français veut satisfaire EDF (en augmentant l’ARENH) et en même temps satisfaire les concurrents d’EDF. Face à ces intérêts contradictoires, Hercule propose d’augmenter l’ARENH à 45/50€…  à condition qu’EDF mette à disposition de la concurrence, non plus 25% de sa production nucléaire historique, mais 100 %. Ainsi, EDF ne pourra plus réserver une part à ses propres clients ou au marché de gros. EDF Vert va devoir acheter l’électricité produite par EDF Bleu et saucissonner à nouveau des activités, comme la direction commerciale (8 500 salariés inquiets pour leur emploi). Cette option pérenniserait  l’avantage exorbitant consenti aux concurrents privés d’EDF (avantage conçu, à l’origine, comme provisoire, pour laisser le temps aux concurrents de créer leurs sites de production). Par cette nouvelle contorsion, les concurrents d’EDF seraient garantis de l’accès aux fruits de celle-ci, sans condition et de manière définitive, alors qu’ils n’ont pas investi un centime dans la construction des centrales et des réseaux.

 

Hercule s’intéresse aussi aux barrages hydroélectriques. Depuis une dizaine d’années, Bruxelles guette la fin des concessions pour les « ouvrir à la concurrence ». Belle aubaine ! Elles sont amorties et ne peuvent que rapporter de l’argent à qui emportera l’appel d’offres. 85 % des centrales hydroélectriques sont exploitées par EDF, les 15 % restants par Engie et la Compagnie  nationale du Rhône. Le « droit de préférence » accordant priorité au concessionnaire sortant dans le renouvellement d’une concession a été aboli par Hollande, par la loi de transition énergétique de 2015, optant pour la mise en concurrence sous la forme de sociétés d’économie mixte. Depuis, les gouvernements ont traîné les pieds pour la mise en œuvre mais la Commission Européenne a mis la France en demeure à plusieurs reprises. Macron a annoncé en 2018 sa volonté d’ouvrir à la concurrence, cela concerne 150 installations d’EDF. Celle-ci devrait, en conséquence, créer une filiale, couper la branche rentable, pour la confier à une société, sous contrôle de l’Etat.

 

Restent les centrales nucléaires. Il serait question de créer un SIEG (service d’intérêt économique général), au sein duquel EDF pourrait séparer les activités, sans séparation patrimoniale…. Personne ne voudrait se lancer dans l’exploitation d’un patrimoine de centrales qui vieillit, qu’il faut entretenir,  fermer, remplacer par des EPR dont celui de Flamanville nous prouve, depuis plusieurs années, qu’il est hors de contrôle technique et financier. La puissance publique, via EDF, peut bien continuer à s’en occuper !

 

Tels sont les gros enjeux du projet Hercule contre lesquels les syndicats, certains élus et les défenseurs du service public se sont dressés. En effet, contraindre EDF - dont les financements publics par l’impôt ont permis la construction des centrales de production et des réseaux - à racheter l’électricité qu’elle produit pour la revendre, au même titre que ses concurrents, est scandaleux. De même que permettre aux sociétés privées, d’exploiter les centrales hydrauliques, construites grâce à l’impôt… C’est ce que l’on doit nommer de la spoliation de biens publics.

 

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En fait, Bleu, Vert, Azur, n’est qu’un montage dans l’intérêt des investisseurs et des banques d’affaires. En effet, ouvrir le capital de Vert à 35 % de ses activités ne relève d’aucune contrainte européenne. C’est permettre au loup d’entrer dans la bergerie. Il est bien temps, pour les députés PS, de se scandaliser et de menacer de bloquer Hercule, en appelant à un référendum d’initiative partagée (RIP) ! Néanmoins, la température monte : grèves à EDF, manifestations, alors que Macron voulait liquider ce dossier bien avant les échéances présidentielles. Le 14 janvier, assemblées générales, rassemblements, filtrages, occupations de sites, interpellations d’élus et de directions ont eu lieu dans le pays, à l’initiative de la CGT. Début des discussions à l’Assemblée en février. Prochaine grève : 19 janvier (1). Pour revenir à un service public servant l’intérêt commun, il faut déjà terrasser Hercule.

 

Odile Mangeot, le 16.01.2021

 

(1)   un petit clic sur https://www.youtube.com/watch?v=aY_NY45BMxo ça peut pas faire de mal !

 

sources : Politis, le Monde Diplomatique, bastamag, CGT Energie

Pour aller plus loin : lire « Qui veut la mort d’EDF ? » le Monde Diplomatique février 2021