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mardi 8 novembre 2022

 

De la science-fiction dans le réel

 

En accompagnant sans fléchir la dynamique possible des sciences et des technologies, en amplifiant les tendances des pouvoirs, la science-fiction offre une vision critique des certitudes collectives et se situe ainsi insidieusement  dans le champ politique. Contrairement à sa réputation, la science-fiction n’est pas inoffensivement délirante, et elle n’est pas irréaliste. Mieux, ses visions sont, pour certaines, devenues réalité. De la méritocratie pathogène au transhumanisme, des algorithmes qui transfèrent leur vérité aux récits des gouvernants qui imposent la leur, ses univers offrent un présent alternatif éclairant, un présent qui parfois s’en inspire… Bienvenue dans ses cauchemars.

 

Jadis considérée comme un genre mineur renvoyé au rayon « jeunesse », la science-fiction (SF) s’est dissoute dans les « littératures de l’imaginaire ». Cette bien belle dénomination regroupe le fantastique, la fantasy et la SF et lui confère ainsi une appartenance pleine de noblesse. Cette sortie de la  classification permet d’accompagner le succès de la fantasy : un million d’exemplaires vendus du huitième Harry Potter. La fantasy met avant tout en jeu des pouvoirs surnaturels et s’attache à la lutte du Bien et du Mal. La SF s’intéresse beaucoup plus à développer, dans un avenir plus ou moins proche, les facteurs d’aliénation qui se mettent en place aujourd’hui dans la société ; elle produit un travail de sape des valeurs officielles ; elle offre un présent exagéré. Comme les philosophes, elle déroule une hypothèse : « Et si ? » Et si la seule pensée acceptable était celle, autorisée, des médias (Fahrenheit 451 de Ray Bradbury) ? Et si on pouvait savoir qui va commettre des crimes (Rapport minoritaire de Philip K. Dick) ? Et si les intelligences artificielles prenaient le pouvoir (2001 : l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick) ?

 

Domestication des masses

 

En 1957, le livre du sociologue anglais Michael Young fait entrer « méritocratie », un terme bricolé à partir du grec et du latin, dans le langage courant. L’ouvrage de Young dépeint une dystopie : le cauchemar d’un monde moderne dirigé « non pas tant par le peuple que par les gens les plus intelligents ». L’action se situe au début de l’année 2034 et le narrateur résume la transformation de la société britannique en une tyrannie exercée par les diplômés de l’enseignement supérieur. Au prétexte de « l’égalité des chances », les hiérarchies s’échelonnent désormais en fonction de l’intelligence ; l’ordre social se perpétue par l’école, qui transmute les privilèges de classes en « dons » et « mérites ». La catégorie que l’Insee intitule « Cadres et professions intellectuelles supérieures » a le plus crût depuis la parution du livre, passant de 900 000 en 1962  à 5 millions de la population active française. Ses membres perçoivent chaque mois les dividendes de leur capital éducatif et culturel.

 

Mais ce livre, L’Ascension de la méritocratie, vire au cauchemar. Le gouvernement des classes cultivées, qui a installé les plus brillants enfants du monde à des postes de pouvoir pour dévitaliser l’opposition, n’est plus désormais composé que d’experts. Nantie de privilèges en nature, la classe éduquée scolarise ses enfants dans des établissements distincts et ne se reproduit désormais plus qu’en son sein. « L’élite est en passe de devenir héréditaire ; les principes de l’hérédité et du mérite se rejoignent », observe le narrateur. Il faut admettre que ce monde dystopique ressemble furieusement au nôtre. Aux Etats-Unis, les tamis combinés du savoir et de l’argent assurent un tri social si performant que la crème des méritocrates se reproduit désormais de génération en génération. Tous les diplômés ne sont pas riches mais presque tous les riches sont diplômés. A Harvard, Yale ou Princeton, les seuls droits d’inscription varient entre 40000 et 70000 dollars par an – le revenu annuel médian des ménages s’élève à près de 65000 dollars. Pour le professeur de droit Daniel Markovits, « le mérite est une escroquerie ». La transmission du capital culturel débute dès la naissance sous la forme de temps d’attention parental. « A ses 18 ans, un enfant de riche aura reçu cinq mille heures d’attention de plus qu’un enfant des classes moyennes ».

 

Son ouvrage s’achève sur une note optimiste. En mai 2033 éclate un puissant mouvement « populiste » déclenché par les femmes et une minorité dissidente de l’élite s’y allie. Son récit s’interrompt subitement. Sur le manuscrit, une note de l’éditeur indique qu’il n’a pas survécu à l’insurrection.

 

La post-démocratie

 

Berlusconi, Trump et Macron sont arrivés à la tête d’un grand Etat et un point les rassemble : ils importent le management dans le champ politique. Ce sont des chefs de « l’Etat-entreprise ». L’efficacité, comme l’utilité, est une pensée issue de l’ingénierie, mère du management, qui vise à neutraliser le politique. La politique se réduit au charisme du président-manageur porteur de la promesse d’une action efficace. L’Etat, vu comme un appareil, se met en concurrence et en convergence avec l’entreprise. L’avènement des chefs de l’Etat-entreprise marque un moment critique dans le long processus historique de la gouvernementalité libérale. La phobie de l’Etat et le triomphe de la très grande entreprise aboutissent d’un côté à l’évidement, à l’autolimitation ou à la dépolitisation de l’Etat, réduit à l’administration et à la gestion de l’autre, à la politisation de l’entreprise.

 

Désormais, l’humanité serait « organisée scientifiquement », comme l’avait annoncé en 1848 le jeune Ernest Renan. Gouverner les sociétés comme des machines, c’est affirmer que les hommes deviennent enfin programmables. En 1948, le père dominicain Dominique Dubarle écrit à propos de la cybernétique : « Nous pouvons rêver à un temps où une machine à gouverner viendrait suppléer (…) l’insuffisance aujourd’hui patente des têtes et des appareils coutumiers de la politique. » Ce que le père Dubarle imagine tend à s’accomplir sous la forme des GAFAM.

 

Le projet politique de la Silicon Valley, comme le résume le journaliste Philippe Vion-Dury « c’est une société en pilotage automatique, s’autorégulant grâce à des dispositifs algorithmiques. ». Un des gourous de la Silicon Valley, Tim O’Reilly, annonce que le temps de la « régulation algorithmique » est arrivé et que le gouvernement doit « entrer dans l’âge du big data ». Au carrefour de la cybernétique, du management et du libéralisme, l’Etat-entreprise se développe en combinant trois dimensions : technologique, au profit de la gouvernementalité algorithmique ; néo-managériale, au nom de l’agir efficace ; et néolibérale, en propageant la phobie de l’Etat, dans la continuité de l’école de Chicago.

 

SF au Pentagone

 

Les écrivains de science-fiction rêvent souvent les premiers, puis certains de leurs rêves commencent à s’inscrire dans la réalité. Aux Etats-Unis, de nombreux auteurs ont ainsi proposé des visions de voyages dans l’espace, de colonies humaines s’implantant sur des planètes lointaines. Dans les années 60, tout semblait favorable à ses concrétisations. Michel Butor proposa que la communauté mondiale des écrivains de science-fiction se réunisse pour décider d’une vision commune de l’avenir du monde et contribue à ce qu’elle se réalise. Cette communauté s’est longtemps attribué le mérite d’être la force visionnaire derrière le programme spatial américain, commencé en 1959 qui a atteint son apogée avec le projet Apollo quand des Américains marchèrent sur la lune. Dès 1980, il devint évident que le projet Apollo ne serait pas le début des voyages spatiaux mais son pic.

 

Jerry Pournelle, écrivain SF, avait collaboré au programme spatial et mis alors sur pied un Comité consultatif des citoyens sur la politique spatiale de la nation. Ce comité s’apparentait à un lobby avec pour objectif d’influencer la nouvelle administration républicaine en vue de créer un programme de vols habités. Pournelle savait que la NASA n’obtiendrait jamais les fonds, le gros du financement devait donc venir du Pentagone, au budget 30 fois plus important. La stratégie avouée du comité consistait à faire accepter par l’administration Reagan qu’il était possible d’ériger un bouclier technologique contre les missiles nucléaires soviétiques. C’était relativement facile. Reagan avait du mal à distinguer entre cinéma et réalité, entre La Guerre des étoiles de Georges Lucas et l’Initiative de défense stratégique (IDS) à laquelle on donna le même nom. La stratégie cachée du Comité était d’utiliser le programme de la « guerre des étoiles » pour berner le Pentagone et l’amener à financer un vaste programme de vols habités. Mais cette vision relevait effectivement de la science-fiction. L’industrie aérospatiale a décroché des milliards de dollars pour des missiles et des lasers antimissiles qui ne fonctionnaient pas. L’IDS a ponctionné 40 milliards qui auraient pu financer une mission sur Mars et une base sur la lune et les a précipités dans le vide intersidéral.

 

L’humain augmenté

 

La science-fiction l’a prédit, Elon Musk l’a fait – ou du moins, il s’y emploie : un jour nous serons tous des cyborgs, si nous en avons les moyens, moitié humain, moitié intelligence artificielle (IA), grâce à une connexion directe entre notre cerveau et un ordinateur. Au cœur de la Silicon Valley, l’université de la Singularité s’est donné pour vocation d’enseigner aux entrepreneurs la maîtrise des technologies « exponentielles » -intelligence artificielle, neurosciences, nanotechnologies, etc. La « singularité » désigne  le moment, hypothétique, où l’intelligence humaine sera irrémédiablement dépassée par l’IA. Ce concept est la clé de voûte du transhumanisme. Le principal fondateur de cette université pense que l’immortalité serait possible à l’horizon 2030, où nous pourrions transférer notre esprit dans des machines. Elon Musk œuvre à ce futur, il a fondé Neuralink qui a pour mission d’élaborer une connexion directe entre le cerveau humain et les ordinateurs, en implantant des électrodes dans le cortex cérébral.

 

Le concept de singularité a été inventé par l’écrivain américain Vernor Vinge. La technologie développée par Neuralink a été nommée neural lace (« lacet neuronal »), un terme que E. Musk emprunte à l’auteur britannique Ian M. Banks. Les livres de Banks se déroulent dans une société future où la singularité est advenue : les IA sont désormais des consciences quasi divines. La littérature de science-fiction est également un puissant vecteur critique des conceptions transhumanistes. Avec Zero K, le grand écrivain Don DeLillo sonne l’alerte sur la quête d’immortalité du transhumanisme, qu’il dépeint comme une secte convaincue que la fortune permettrait d’acheter le statut d’homme-dieu. Mais l’humain « transhumanisé » n’est plus qu’un objet mécanique désincarné dont on peut changer les pièces et la batterie, comme un téléphone. Une humanité « augmentée » n’a alors tout simplement plus rien d‘humain.

 

La Science-fiction rend légèrement paranoïaque. Ce n’est pas toujours confortable, mais c’est tonifiant. Il fait se lever un autre cadre de pensée, il rappelle que ce monde où se sont concrétisées bien des dystopies n’est pas le seul possible. Qu’on peut bifurquer. Diverger. Le genre lui-même, par nature, peut être un inoubliable déclencheur du refus de la résignation.

 

Stéphanie Roussillon

 

sources

Le Monde Diplomatique - Manière de voir  n° 184 (août-septembre 2022) Science-fiction. Vivement demain ?

Blast, émission mensuelle Planète B (youtube)  Tout est politique surtout la science-fiction