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lundi 5 novembre 2018


Les roitelets des terres rares

Ça vous a peut-être échappé : lors du 14 juillet 2016, à la tribune présidentielle, il y avait comme une incongruité que les médias complaisants n’ont pas relevée. Aux côtés du Président de la République française, siégeaient deux rois d’îles françaises, en présence notamment du premier ministre néo-zélandais John Key et de John Kerry, secrétaire d’Etat aux affaires étrangères des Etats-Unis. Ces deux monarques, l’air égaré voire effaré, à la vue du défilé militaire et d’être ainsi mis à l’honneur, devaient se dire que, chez eux, il n’y avait pourtant aucune Bastille à prendre. La grandeur de la France devait les impressionner, eux qui venaient de si loin.

Filipo Katoa et Eufinio Takal, règnent sur leurs royaumes d’Alo et de Sigave, perdus dans l’océan Pacifique, à 8 000 kms de Los Angeles, à 4 000 de Sidney en Australie. Leurs îles se trouvent en Océanie, au milieu de nulle part entre les lointaines Nouvelle-Calédonie et Tahiti. Leur présence, quoiqu’on en pense, ne se résumait pas à donner une touche exotique ou nostalgique de l’ex-empire colonial. La preuve, le 12 juillet, ils avaient été reçus, en grande pompe, à l’Elysée avec leurs suites. Entourés des présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat, du ministre d’Outre-mer, ils furent cajolés avec moult révérences pour leurs illustres personnes.

Mais, à quoi tenait donc cette mise en scène ? C’est que ces roitelets avaient quelques velléités d’autonomie et voulaient bénéficier de royalties de l’extraction de leurs ressources minérales. Les campagnes d’exploration de leurs domaines leur avaient mis la puce à l’oreille ; ils en demandaient l’arrêt pour mieux négocier les enjeux vitaux pour leurs fiefs respectifs au sein de la collectivité d’Outre-mer de Wallis et Futuna. Hollande, pas gêné, avait conclu son allocution de bienvenue en déclarant : « nous avons besoin d’être tous ensemble » et « Vive la République, Vive la France » ! Quel est donc cet enjeu primordial pour cette grande mascarade : 3 îles de 124 km2, comptant 12 197 habitants ! 15 millions à verser chaque année, pour assurer la présence française tout en rémunérant ces rois à raison de 5 500 € par mois. Qui plus est, l’Etat français se mêle des chamailleries lors de l’élection du roi, ce qui valut d’ailleurs au sieur Fürst, préfet, d’être exfiltré pour s’être trop ingéré dans leurs différends. Quant à l’apport prétendument civilisationnel de la France républicaine et laïque, il est bien modique sinon inexistant. L’histoire en atteste.

Découvertes par les Hollandais, ces îles furent rattachées à l’Empire français en 1888, après que les « bons » pères maristes, dès 1610, aient imposé le catholicisme à ces peuplades. En 1986, devenue territoire d’Outre-mer, cette collectivité n’appliqua nullement les lois de la République, ignora même le code de la route, tout comme les traités internationaux. La loi de 1905 de séparation de l’Eglise et de l’Etat n’y a pas cours. L’Eglise a compétence exclusive pour l’éducation primaire. Les débats de l’Assemblée territoriale sont toujours précédés d’une prière prononcée par l’évêque, la séance est placée alors sous la bénédiction du Saint-Esprit ; après le signe de croix, « tout le monde s’engueule » raconte un ancien serviteur de la République… lointaine. Que l’Etat agisse en protecteur du trône et de l’autel, personne ici parmi les élus de la France républicaine ne s’en offusque, même pas les laïcards, et Valls n’a émis aucune stigmatisation contre ce communautarisme de chefferies aristocratiques… Il n’y a même pas eu d’objections réelles à l’implantation de sociétés offshore qui n’ont d’ailleurs aucune activité dans ces îles. Elles sont tolérées, permettent la délivrance de pavillons de complaisance et des transactions pour échapper à l’impôt et autres opérations de blanchiment.

Mais la France s’affirme, dira-t-on, là-bas, comme une puissance maritime dans le Pacifique et possède ainsi un droit de regard sur le plus grand océan du monde. A voir ! Wallis, Futuna et Alofi, ces trois îles ne possèdent ni port en eaux profondes, ni aéroport. Alors pourquoi donc cet intérêt soudain pour ces deux rois d’un bout de France ?

Le lièvre git dans les eaux profondes : l’institut français de recherche et d’exploitation de la mer, le groupe minier Eramet, sont intéressés par le gigantesque cratère sous-marin de 20 km de diamètre qui recèlerait de fabuleuses réserves de terres rares. A l’heure des nouvelles technologies avides de ces métaux précieux et face à la dépendance vis-à-vis de la Chine, l’Etat français se pose en futur prédateur des eaux claires des lagons. Informées, les chefferies veulent leur part, menacent de faire sécession, invoquant leur droit ancestral sur leurs terres émergées et immergées… Fallait donc les rassurer du « besoin d’être tous ensemble » ! Quitte à polluer cet environnement, ces massifs de corail et ces îles déjà pénalisées par une carence en eaux douces… avant qu’elles ne deviennent glauques, si par mésaventure la ruée minière destructrice mettait fin à cette économie d’autoconsommation qui a vécu, hier, de pèche, d’agriculture vivrière et d’artisanat.

A moins que le pire puisse advenir, à l’image de l’atoll de Mururoa en Polynésie française, où les 138 essais nucléaires provoquèrent, et provoquent encore, des cancers de la thyroïde, non seulement chez les militaires présents mais aussi chez les 2 300 habitants qui vivaient là-bas dans un rayon de 500 km… ou comme à Dalahai, le « village du cancer » dans la province du Jiangxi en Mongolie intérieure, où les habitants boivent, mangent, respirent les rejets toxiques de l’extraction des terres rares du géant minier chinois Baogang. Déplacer ou laisser pourrir sur place, telles seraient les options pour les natifs de Wallis et Futuna !

Gérard Deneux, le 22.10.2018

Source : La guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique de Guillaume Pitron, Les liens sui libèrent