Rouges de colère car les classes populaires ne doivent pas payer la crise du capitalisme.



Verts de rage contre le productivisme qui détruit l’Homme et la planète.



Noirs d’espoir pour une société de justice sociale et d’égalité


lundi 1 avril 2019


L’Europe malade d’elle-même

On va nous le chanter sur tous les tons : Europe ! Europe ! Tous les politiciens vont entonner les airs d’une Europe plus sociale qui protège les peuples ou celle d’une Europe des nations qui s’en détachent, tout en restant prisonnières du carcan néolibéral imposé par les traités. Ouverte à tous vents, est-elle encore européenne ? Ce vaste marché qui met en concurrence les Etats à coup de concurrence sociale et fiscale n’est-il pas en train de produire des monstres, en réaction à la domination de la finance ? Ce qui se passe à l’Est de sa configuration témoigne pour le moins d’une déchirure qui n’est pas prête de se cautériser. L’extrême droite US, libertarienne, s’emploie à accroître la division parmi les peuples. En fait, l’Europe telle qu’elle s’est construite, a fait régner la loi du plus fort. L’Allemagne en a tiré profit jusqu’ici mais sa domination est désormais de plus en plus fragile. Resterait à aborder, de façon plus détaillée qu’on ne peut le faire ci-après, la nature du césarisme institutionnel qui bride les peuples en ne favorisant que la finance cosmopolite.

Une Europe de moins en moins européenne…

La pénétration des capitaux extra-européens au sein même de l’UE a pris une telle proportion que l’on peut douter des velléités de certains qui se revendiquent de l’Europe puissance. 35 % des actifs (capitaux + immobilisations) sont aux mains de sociétés étrangères, dont plus de 4 % sont réfugiées et pilotées à partir des paradis fiscaux. Le spectre chinois est l’arbre qui cache la forêt. Ces « investisseurs » proviennent non seulement de l’Empire du milieu, des USA, du Japon, de la Russie, des pétromonarchies… Mais encore, ils possèdent des secteurs stratégiques : à 56 % pour les produits pharmaceutiques, à 54 % pour l’électronique et l’optique, à 39 % pour les assurances, à 30 % pour le secteur financier. Quant à la Chine, elle s’intéresse surtout au secteur des machines-outils et à l’aéronautique. L’Allemagne de Merkel en frémit. Quant à Macron qui rêvait d’un budget européen plus conséquent pour faire face à la concurrence étrangère, il a dû remettre ses plans sur la comète face à l’orthodoxie budgétaire austéritaire des eurocrates, y compris allemands.

…de plus en plus fracturée

Indépendamment du Brexit, de l’étranglement de la Grèce, des réticences brouillonnes de l’Italie, c’est à l’Est que la « liberté » de circulation des capitaux et des hommes a produit des déchirures difficilement réversibles. La sortie du capitalisme d’Etat bureaucratique et policier et la privatisation sauvage qui l’a accompagnée ont mis sur orbite une kleptocratie maffieuse. Elle s’est emparée des appareils d’Etat, tout en laissant s’implanter des usines allemandes, françaises… qui entendaient profiter de la manne de main d’œuvre à bon marché, et, qui plus est, professionnellement adaptée. L’appauvrissement des populations s’est de fait accompagné de bien des désillusions. Restait l’eldorado de la migration au Royaume Uni, en Allemagne… dans ces pays où il semblait permis de s’enrichir quitte à être exploité. C’est ainsi que s’est amorcé un déclin démographique puis une baisse de la natalité en Roumanie, en Bulgarie, en Pologne, en Croatie, en Lettonie… Au total, et en moyenne, ce déclin démographique est de 7 % ; bien évidemment, ce sont les plus jeunes et les plus éduqués qui partent. Pour exemple, celui de la Roumanie est probant. De 29 millions d’habitants en 1989, la population est passée en 2017… à 19.7 millions et la fuite par l’exil continue, à raison de 200 000 par an. Ce sont 20 % de la population active qui résident à l’étranger, certes mieux - mais quand même - que la Croatie (14 %). La tendance est générale. Il n’y a pas à s’étonner de l’existence dans certaines villes, d’appartements vides, de bibliothèques désertes, de piscines fermées, de ramassage des ordures ménagères suspendu et, plus généralement, de l’état déplorable des infrastructures publiques, y compris des hôpitaux.

Rien de surprenant face à la pénurie de main d’œuvre que des grèves éclatent et que les ouvriers mal payés, obtiennent jusqu’à 18 % d’augmentation salariale, comme en Hongrie, après quelques jours de grève. La pénurie de main d’œuvre, un chômage inexistant (et pour cause) ne laissent guère de marge de manœuvre aux dirigeants d’entreprises et aux actionnaires étrangers. La flexibilité à l’ouest n’est plus de mise à l’est, même si les profits tirés de salaires bien plus faibles sont encore loin d’être négligeables. Toutefois, les eurocrates du libre-échange et de la libre circulation des hommes et des capitaux commencent à avoir des sueurs froides face au raidissement identitaire, nationaliste et xénophobe des kleptocrates de l’Est. Certes, l’argent de la diaspora atténue les crispations sociales mais ce ne sont pas les imposantes demeures kitch de quelques enrichis à l’ouest qui font vivre un pays. Quant à faire revenir  cette main d’œuvre, dont l’esprit critique s’est aiguisé, c’est incompatible avec la corruption qui règne parmi les élites politiciennes. Reste à recourir aux « bons soins » de la gangrène d’extrême droite dont les chantres sont aux USA.

Les fabriques de monstres

Ils peuvent compter sur le ressentiment des populations, face à l’arrogance et à la condescendance des eurocrates, et cultiver la haine. Des milliardaires libertariens ont entrepris des campagnes de diffusion de fausses infos en Europe, tel Robert Mercer, ce dirigeant d’un fonds spéculatif. Il finance des sites conspirationnistes d’extrême-droite (et Steve Banon aux USA). On peut citer l’institut Gatestone, Secure America New Fondation (contre l’immigration et soutien d’Israël), Robert Shillman finance, outre des sites, plusieurs groupes d’extrême droite en Europe et des « centres » tel Rebell Radio Gong et Horowitz. Harris media, basé au Texas, s’est plutôt spécialisé dans les appels à la violence contre les musulmans, tout en finançant l’AFD allemand. Et puis, il y a les fameux frères Koch qui, par facebook et instagram, prospectent et ciblent des profils types. A l’aide de vidéos anxiogènes, utilisant également la publicité sur Google, tous diffusent des mensonges de désinformation haineuse, pêle-mêle, contre l’IVG, le chômage, l’immigration…en plusieurs langues, à l’aide de collaborateurs de sites bien rémunérés. De quoi fracturer encore plus les Etats européens, et d’abord ceux de l’Est.

Alors ? Changer ou sortir de l’Europe. Rien de simple

Toute volonté de changer l’Europe se heurte aux murs des traités qui ont organisé l’austérité et, par conséquent, le dumping social, environnemental et fiscal, suscitant la concurrence entre les Etats afin que les capitaux y fassent leur marché, y compris en délocalisant ou (et) en trouvant refuge dans les paradis fiscaux. La banque centrale européenne, sans aucune légitimité démocratique, verrouille encore plus toute tentative de relance, tout comme les critères de convergence depuis 1992 (3 % de déficit budgétaire ; 60 % de dette par rapport au PIB), qui désormais, ne parviennent guère à s’appliquer mais restent sous la férule des eurocrates et de l’Allemagne. La procédure de révision des traités, contrainte par la règle de l’unanimité, ainsi que l’article 50 qui prévoit le retrait de l’Union, démontrent, s’il en est besoin, au travers de l’expérience du Brexit, que la camisole est pesante. Le parlement européen, sans délibération souveraine, reste charpeauté par la commission européenne et le conseil des chefs d’Etat et de gouvernement. L’Allemagne dominante, la seule pratiquement à accumuler des excédents budgétaires, ne peut que s’opposer à toute modification du statu quo. La possible transformation de l’UE, vouée au néolibéralisme, n’est qu’une illusion, entretenue pour la faire accepter telle qu’elle est.

Toutefois, les nuages s’accumulent contre cette entité non identifiée, ni Etat fédéral, ni coopération entre nations, et toute fêlure provoque la psychose des élites et l’hystérie médiatique : après la Grèce essorée par la Troïka, le Brexit chaotique qui dure, les velléités italiennes, vient la montée des souverainistes nationalistes et xénophobes. Le résultat des prochaines élections européennes reflètera encore plus, demain, le processus en cours de démantèlement par le haut de cette construction ubuesque où les capitaux sont rois et ne lésinent pas, face à l’absence de règles qui les jugulent, à s’expatrier comme bon leur semble. 

La finance cosmopolite et les peuples

Une enquête du Times vient de révéler que sur 93 milliardaires recensés au Royaume Uni, 28 ont choisi l’exil fiscal. Leur destination : Jersey, Monaco, la Suisse, le Portugal. Echapper à l’impôt et aux incertitudes du Brexit, porteuses d’augmentation de taxes. Ainsi, Jim Ratcliffe, dont la fortune est évaluée à 21 milliards d’euros, se vante d’avoir « économisé » 4 milliards d’impôts sous le ciel monégasque. Quant à Simon Nixon, réfugié à Jersey, c’est 168 millions qu’il ne versera pas au fisc britannique. C’est ainsi que 6 800 Britanniques contrôlent déjà, à distance, 12 000 entreprises britanniques. Bref, les grands patrons n’ont pas de patrie, tout comme les oligarques russes ou d’autres nationalités.

Autrement dit, prise en tenaille entre, d’une part, les égoïsmes nationaux, la rapacité de la finance dérégulée, le creusement des inégalités et, d’autre part, le carcan néolibéral institué et le mécontentement des peuples, la construction européenne se délite par le haut et, par le bas, reçoit des coups de boutoir des peuples, qui n’en peuvent plus de subir les régressions imposées. Même l’Allemagne risque de devenir la grande malade de l’UE. Sa grande ouverture aux exportations qui l’ont propulsée est sensible aux fluctuations du commerce mondial qui se rétrécit. Le ralentissement de l’investissement des entreprises, son hinterland à l’est moins productif, le vieillissement de sa population bien que freiné par le phénomène migratoire, le niveau élevé de l’épargne de précaution des Allemands préoccupés de leurs vieux jours, tout comme l’incertitude politique européenne et germanique avec la succession de Merkel et la montée de l’AFD, sont autant de facteurs de déstabilisation de l’UE construite pour l’Allemagne de Schroeder. La pauvreté, avec les jobs à quelques euros, s’est installée au cœur même de la puissance centrale de l’UE.

Quant aux peuples, désappointés, au travers des mouvements sociaux, des soulèvements, ils cherchent leurs voies sans perspectives pour l’heure de sortir de ce  labyrinthe technocratique.

Sortir de l’Europe, désobéir aux traités, se réapproprier le levier monétaire, reconquérir le pouvoir démocratique sur l’économie, enrayer dans le même temps la fuite des capitaux… oui, mais quelles forces politiques, enracinées parmi les classes ouvrières et populaires, peuvent se frayer un tel chemin ? Pratiquement aucune. Il faut donc s’attendre à d’autres coups de boutoir contre cette Europe-là pour parvenir à s’en défaire.

Gérard Deneux le 25.03.2019